Depuis les années 2000, Lawrence Lessig nous dit que, à l’instar des boulevards haussmaniens, toute technologie est normative. Tout comme une rue aux écoles, un rond-point ou un banc anti-SDF, elle façonne les comportements humains. Or, des décisions doivent bien être prises pour décider de ces architectures. C’est pourquoi la question de leur gouvernement se pose. Qui décide de quelle architecture technologique, laquelle est par essence une architecture de pouvoir, puisque normative ?
Aujourd’hui, la réponse est simple. Pour la majorité de nos usages numériques, ce sont les Big Tech devenues Big AI qui décident. La question que nous devons nous poser, Trump ou pas Trump, mid-terms ou non, est de savoir si nous voulons toujours qu’une poignée de dirigeants décident de nos comportements et, partant, de ce que l’on lit, voit, découvre et se dit.
Pour décider de nos technologies, nous avons beaucoup de moyens. La régulation en est un. Mais aujourd’hui nous sommes face à un problème majeur. La Commission européenne a fait d’un slogan de Google, son propre slogan : AI FIRST. C’est ce qui guide toute la politique de l’Union européenne en matière de numérique. Ainsi, la décision de savoir quelle technologie guidera nos comportements est déjà prise : c’est celle des Big Tech. Car, malgré tous les discours sur la prétendue souveraineté ou autonomie de l’Europe, il n’y aucune chance qu’une politique estampillée AI First nous mène à autre chose qu’une prévalence pour les Big Tech. C’est ce que démontrait SOMO il y a quelques mois déjà. Et cela se voit très bien dans le projet de règlement européen sur le développement du Cloud et de l’IA en Europe, le CADA. Une primeur est clairement donnée aux Big Tech dans les marchés publics européens et aucune discussion ne peut avoir lieu sur l’implantation de leurs infrastructures. Si bien que, de AI First à Big Tech First, en réalité le pas est déjà franchi.
Il pourrait en être autrement. Nous aurions pu conditionner l’accès au territoire national à des modèles ouverts ou à des recherches et usages émergeant de concertations populaires. Nous aurions pu établir des barrières étanches avec les comportements étatiques pro-fascisants. Nous aurions aussi pu permettre aux IA alternatives de se brancher sur les services des Big Tech ; ne serait-ce que pour assurer une forme de redistribution de la valeur et instituer une égalité dans l’accès aux utilisateurs. Mais rien n’est n’a été fait en ce sens. Aucun des textes sur la table ne répond à cet enjeu.
Si bien que nous avons une concurrence de modèles et aucune concurrence dans l’offre faite aux utilisateurs. Dans ce système-là, les Big Tech devenues Big AI nourrissent une relation d’autorenforcement symbiotique. Google Search se nourrit de la puissance d’AI Overview et réciproquement. De même pour GrokAI et X. De même pour Meta AI et tous les services du groupe.
Et cette semaine encore, SOMO remettait le couvert en levant le voile sur l’extraordinaire déséquilibre dans les rencontres assurées par la Commission dans la construction du Cloud Act européen.
Nous sommes donc seuls. Le pouvoir régulateur européen n’est pas avec l’Europe. Il est avec les Big Tech. Je le dis en défenseur d’une Europe fédéraliste. Pourquoi fédéraliste ? Parce qu’en démocratie comme en technologie, les structures centralisatrices sont bien souvent défaillantes. Elles sont des points de vulnérabilités facilement exploitables par ses ennemis. Et, dans l’architecture institutionnelle centralisée actuelle, je suis au regret de dire que la régulation ne pourra pas rouler pour nous. L’enjeu ne se limite donc pas à interdire des data centers, il va beaucoup plus loin. Il va dans la réinvention d’un cadre institutionnel de nature à définir des architectures technologiques qui soient l’expression de la volonté non pas d’une poignée de personnes, mais celle de la population actuellement soumise à leurs projections fantaisistes. Et très clairement, cela passe par la révocation des pouvoirs exclusifs de la Commission sur la régulation des Big Tech.
Nous n’avons pas le choix si nous voulons parvenir au moindre résultat. Ou plutôt, si, nous l’avons : c’est la soumission ou la révocation. Et, en réalité, quand la Commission ne fait aucun cas des préoccupations du président de la République française face à l’incapacité laissée aux États membres de protéger leurs propres élections, on pourra toujours nous communiquer des avancées dans l’affaire TikTok – comme c’est le cas cette semaine et merci pour ça – en réalité rien n’est fait pour nous permettre de protéger nos démocraties aujourd’hui.
C’est là qu’il reste la rue. Sans que ce soit clairement dit, n’est-ce pas un combat contre l’autorité assujétissante qui se joue actuellement dans les rues de Paris ? On aurait tendance à le penser quand, en réaction, les jeunes supporters d’un candidat à l’élection présidentielle ponctuent un t-shirt de campagne d’un « Tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter. » ?
Quelle tristesse que de lire une telle phrase, quand bien même pour condamner des violences illégitimes, alors que défier l’autorité est la voie d’évolution de nos sociétés à travers l’histoire de l’humanité de par le monde. Qu’ont fait Moïse, Jésus, les suffragettes, Nelson Mandela, Simone Weil, Gandhi, Rosa Parks, si ce n’est défier l’autorité ? D’ailleurs, qu’ont fait certains des aïeux dudit candidat pendant la guerre, à leur plus grand honneur : ils ont défié l’autorité.
Oui, il y a de quoi se sentir seuls dans nos combats, que ce soit contre les Big AI ou les gouvernements autoritaires, actuels et à venir. Mais, comme le montrent de nombreux pays dans le monde actuellement, n’est-ce pas eux finalement qui sont infiniment plus seuls que nous ne pouvons l’être ?
