– Rangez-vous sur le bas-côté, s’il vous plaît.
– Pardon ?
– J’ai dit : rangez-vous sur le bas-côté s’il vous plaît.
– Mais comment savez-vous que c’est un bas-côté ?
– C’est comme ça. Discutez-pas. Papiers s’il vous plaît.
– Mais comment ça. Quels papiers enfin ?
– Ceux de votre véhicule.
– Mais il n’a pas de papier mon véhicule, il est fait de métal et de cuir, de boyaux et de caoutchouc. Pas de papier. C’est une injure que vous me faites. Et je sais de quoi je parle, je viens de l’inventer.
– Oui je sais bien et ce que je sais c’est aussi que c’est un véhicule qui n’est pas homologué et qui risque dès lors de causer de très nombreux dommages. Comme tous ceux qui suivront et seront mis en circulation par des décérébrés en votre genre et causeront de nombreuses morts et blessures. Alors je préfère prendre les devants.
– He bien écoutez je suis ravi d’apprendre que mon invention fera des petits et que d’autres suivront, mais vous ne pouvez me blâmer pour ce que je n’ai pas commis.
– Très bien dans ce cas, je vous informe. Vous me présentez des papiers en règle du véhicule et tout ira bien. Puisque nous tournons en rond, je vais vous faciliter les choses. Inscrivez-moi ici sur ce papier votre nom, la cylindrée, numéro de série, date de mise en circulation, le nombre de chevaux…
– Mais enfin c’est absurde, vous voyez bien qu’il n’y a plus de chevaux à mon carrosse. C’est précisément le sens de mon invention.
– Je sais, ne vous faites pas plus malin que vous n’êtes. C’est une façon de parler qui traversera les siècles, que vous le vouliez ou non. Où en étais-je ? Chevaux, ah oui et numéro d’immatriculation.
– Non mais écoutez on nage en plein délire là. C’est le seul véhicule en service de ce type, vous vous doutez bien que le service d’immatriculation n’est pas encore de ce monde.
– Hé bien créez-le si vous êtes si malin !
– Mais pourquoi je ferais une chose pareille ?
– Pourquoi ? Ah mais je vais vous le dire pourquoi mon bon monsieur. Voici l’histoire de l’immatriculation que je m’en vais vous conter. Il était une fois, vous, inventeur parmi d’autres, des véhicules automoteurs. Fiers, vous paradez dans une fanfare de pétarade et de pouet-pouets en veux-tu en voilà. Vous vous présentez en ville avec vos belles sans charbon ni crottin. Mais voilà. Le fait est que votre cylindrée aujourd’hui rhumatisante et plutôt asthmatiforme prendra en vigueur au fil des ans et que nos rues voyez-vous mon très cher sont ce qu’elles sont. Avec leurs pavés et leurs gens. Alors pour que votre commerce de pétaudières ne nous saute à la figure, nous avons pris quelques dispositions. Comme vous dire où et quand et comment circuler ou même vous garer. Car une, deux, dix, très bien, c’est distrayant. Mais imaginez mille, dix mille, cent mille. C’est une autre affaire. Et ça fait des accidents comme qui dirait. Et ce n’est pas tout, voyez-vous. Enfin non vous ne voyez pas mais je vous le dis : la police montée n’est pas encore montée à bord de vos carrosses du diable. Si bien que les crimes en tous genre n’ont cessés de se doubler de délits de fuite avec des personne qui s’évaporent soudainement au volant de leur bolide. Et, bien souvent, nous nous trouvons courir comme des gueux derrière des véhicules lancés tenez-vous bien à 30 km/h au bas mot. Si bien que ne pouvant vous capturer la première fois, nous nous sommes donné une deuxième chance : celle de vous retrouver la fois suivante. C’est ainsi que nous est venue une idée fantastique : l’immatriculation. En apposant un numéro visible aux yeux de tous sur votre véhicule nous nous donnons la chance de retrouver le criminel une fois son véhicule retrouvé. Et cette immatriculation étant associé sur la carte au numéro de série du véhicule, la personne qui aurait l’idée de tromper son monde en changeant de numéro d’immatriculation se verrait tout de suite condamnée à la pire des sanctions au moment du contrôle du numéro de série. La correspondance exacte entre le véhicule, la carte que l’on va dire grise, parce que je n’ai qu’un papier gris sur moi présentement, et l’immatriculation apposée, mettons sur une plaque au cul du véhicule, permet d’assurer la traçabilité et du propriétaire et du véhicule.
– Donc en somme vous êtes en train de m’expliquer que je dois mettre un numéro visible aux yeux de tous sur mon véhicule, que ce numéro doit être associé non seulement à ma voiture mais aussi à mon identité pour que je puisse ensuite être retrouvé dans l’hypothèse où je commettrais un délit ?
– C’est exactement ça.
– Donc vous supposez avant toute chose, avant même que je ne monte dans mon véhicule, que je puisse être un délinquant.
– Il nous faut parer à toute éventualité et comme on dit…mieux vaut prévenir que guérir.
– Mais je ne vois point de prévention ici, tout au plus je vois une facilitation de mon identification en cas de méfait, je ne vois que sanction avant acte.
– Oh mais mon bon monsieur, on dirait bien que vous n’êtes pas prêt à vivre dans les siècles des siècles car figurez-vous bien que ce même principe nous l’appliquerons aussi aux personnes. Vous aussi vous aurez un numéro associé même à vos empreintes un peu plus tard. Oui pour que l’on vous retrouve en cas de crime voyez-vous.
– He bien je vois que la confiance règne. Mais dites-moi mon bon monsieur, cela signifie qu’il existe un endroit où l’ensemble de ces numéros sont stockés ?
– Oui tout à fait c’est le fichier central des identités et des véhicules. Enfin deux fichiers quoi mais vous savez plus tard il y en aura des milliers.
– A quoi bon faire ces listes ? Nous avons déjà le registre des naissances ce n’était pas assez de savoir qui était né sur cette terre ?
– Oh non mon brave, il est important de pouvoir associé un individu à de nombreux passages de sa vie. Le fait d’avoir une voiture par exemple, le fait d’avoir été condamné, le fait d’avoir voyagé ici ou là, le fait de fréquenter telle ou telle personne ou d’avoir dit telle ou telle chose. Tout cela nous aide à sanctionner des crimes.
– Mais vous aurez toujours besoin de la preuve de l’acte commis, d’être là au moment où l’irréparable est commis.
– Exactement, nous avons toujours besoin de la preuve.
– Or vous ne pouvez pas vous dédoubler ou plus précisément dédoubler chaque citoyen d’un policier.
– Non en effet, c’est pourquoi nous inventerons quelque chose de beaucoup plus performant que nos yeux, lesquels ne sont il est vrai pas omniscients.
– Ah. Et qu’est-ce donc ?
– Ce serait beaucoup d’informations. Je ne peux pas vous dire.
– J’y tiens tout de même.
– Bon. Vous voyez la photographie.
– Oui.
– Vous voyez le cinéma ?
– Oui…
– Hé bien imaginez qu’en tous points de la rue nous puissions faire un film de ce qui s’y passe en plantant ici ou là, ou plutôt partout, des caméras de cinéma.
– Quoi pour filmer tous les gens ? Ça ferait beaucoup de bobines dites donc !
– Non, sot ! Nous aurions inventé une technologie permettant de s’épargner les km de bobine nécessaires. Dites-vous qu’il suffit d’une étagère. He bien en ouvrant cette étagère nous pourrions revoir la scène passée à l’endroit et au moment où elle s’est déroulée et sans que nous y soyons. N’est-ce pas merveilleux ?
– Absolument merveilleux ! Donc selon le même principe que celui énoncé précédemment. Nous serions filmés en permanence dans l’éventualité que nous puissions commettre un crime et que nous puissions être retrouvés. Au hasard, par le truchement d’une plaque d’immatriculation que l’on pourrait alors pister jusqu’à retrouver le coupable d’un crime non encore commis.
– C’est à peu près ça oui. Car mieux vaut…
– Oui on a compris je crois qu’il valait surtout mieux s’assurer de mieux pouvoir sanctionner. Sanctionner des personnes qui n’ont encore rien fait.
– Monsieur. Écoutez, je vais vous dire une vérité. 85% des gens qui tuent ne savent pas en se levant qu’ils commettront un crime dans la journée. Donc oui tout le monde est innocent le matin. Mais comme on dit 100% des criminels ont dérapé dans la suite de la journée. Et vous voudriez quoi qu’on les laisse impunis ? Ou pire que vous soyez condamné car nous n’aurions pas retrouvé le coupable d’un crime odieux et que par malchance vous soyez devenu le coupable désigné. N’auriez-vous alors pas aimé trouver quelque preuve indérogeable, inaltérable de votre innocence ?
– Très certainement, mais voyez-vous moi aussi mon bon monsieur, j’ai quelques cours de projection à vous faire. Alors je n’ai pas suivi le cursus de sciences divinatoires, mais il est une chose dont je suis sûr : l’observation, notez que je ne parle que d’observation et non de surveillance, je n’en suis pas encore là dans mon combat, altère les comportements.
– Mais que me chantez-vous là ?
– Oui, imaginez-vous chez vous mais avec une personne comme vous et moi qui vous regarde. Vous ne la voyez pas mais vous savez qu’elle vous voit. Ou que si un jour elle décide de mener enquête alors elle aura la capacité de vous voir. Hé bien dans ce cas je peux vous garantir que vous ne vous comporteriez pas de la même manière. Dans ces cas là adieu toute forme de créativité puisque par essence, elle est une déviance par rapport à ce qui peut être considéré comme normal, aussi bénéfique soit-elle.
– Si ça peut me faire me comporter comme le veut la loi où est le mal ?
– Oh mais parce que ce n’est pas si simple et pour deux raisons. Si nous parlons de la loi, il est des fois où elle est mal faite. Combien de fois enverrons nous au bûcher des personnes qui n’aurons rien fait qu’aimer ou n’auront fait que défendre qui devait être défendu. Ensuite, il n’est pas question que de loi. Être observé pour le compte de la loi exige donc d’être observé même pour ce qui ne la regarde pas. Vous vous faites un hachis parmentier, l’œil de la loi est là. Au cas où vous égorgeriez votre canard selon des règles d’hygiène encore à inventer mais qui l’interdiraient. Vous mettez vos pieds sur la table basse du salon pour regarder une émission de variété…
– Regarder une émission de variété ?
– Oui quelque chose pour se reposer quoi, moi aussi je peux devenir prophète à mes heures si vous m’y forcez. Ce que je veux vous dire est que le jugement potentiel au futur ou au conditionnel est déjà une altération de votre vécu à l’indicatif présent. C’est comme la physique quantique : l’observation altère la fonction.
– Ah je savais qu’il y avait une partie de la physique que nous ne maîtrisions pas ! Soit soit mais alors comme faire pour nos criminels vous qui semblez mieux savoir faire mon travail que moi et des générations de mes successeurs ?
– Je vais vous dire mon bon monsieur : tout d’abord c’est beaucoup d’énergie dépensée pour quelques crimes de commis. Imaginez que nous soyons 70 millions, combien commettraient des crimes et délits ? Quelques dizaines de milliers tout au plus. Et alors on va observer des dizaines de millions pour quelques dizaines de milliers ? Non ça ne tourne pas rond. Les millions doivent pouvoir cadrer les milliers par eux-mêmes.
– J’entends, j’entends, mais transformer les millions en policiers c’est un peu la Stasi non ?
– La quoi ?
– Laissez tomber. La police par la population quoi.
– Non pas nécessairement, la société assure que le crime n’a pas à être commis. Par la solidarité, la communication, l’architecture. Et puis la diffusion de normes. Une personne vole pourquoi ? Parce qu’elle veut un bien, mais au diable les biens. Parce qu’elle veut aller vite ? mais au diable la vitesse. Parce qu’elle veut asservir l’autre ? Mais au diable l’asservissement. Moi président voyez-vous, j’assurerai la sécurité de toutes et tous grâce à la promotion de principes existentiels qui tueront dans l’œuf toutes les conduites criminelles. Mais cela exige de remettre l’argent à sa place. Cela exige de prendre dans les bras celui qui veut aller vite, tuer, voler. Cela exige de l’amener vers autre chose en prenant le temps qu’il faut pour éviter qu’il se noie et nous fasse trébucher à notre tour dans sa chute.
– C’est bon vous avez fini Jésus, non mais on croirait vous voir drapé d’une toge blanche et bénissant tout le monde tiens. C’est pas demain la veille que vous y arriverez, donc en attendant papiers et que ça saute.
– Non mais écoutez au moins j’aurais essayé de vous raisonner, je sais maintenant que ce n’est pas en votre capacité. Donc voilà, comme acte de soumission à votre autorité mon papier d’immatriculation en attendant que je crée le bureau dédié. Comme disait l’autre, il faut rendre à César ce qui lui appartient. A vous l’ordre et ma soumission. Je mourrai sur la croix que tu auras érigée pour moi noble et funeste romain. Mais j’y pense, vous voulez peut-être j’indique la provenance du véhicule dedans, ou plutôt la mienne disons ? Ça pourra vous faciliter à me retrouver une fois mon crime commis.
– Mais dites-donc vous voyez quand vous vous y mettez. C’est une fichtre bonne idée. Et puis comme ça vous savez quoi ?
– Non mais vous allez me le dire.
– Pour qui veut injurier celui qui n’est pas de sa contrée, ce sera drôlement plus facile en cas de refus de priorité !
– En voilà en effet une bonne idée ! Faire de la route un lieu de conflit entre régions et nations. Voilà un sport qui devrait trouver quelques adeptes. Et voici donc votre papier, que votre volonté soit faite ! Je nous souhaite la bienvenue dans l’âge de la population numérotée.
