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La fée électricité

La fée électricité est morte, gloire au Roi électricité ! Le Roi électricité est prince en notre pays. Il est l’ultime gouvernant, le monarque absolu ; il décide de tout ce qui peut être fait ou de ce qui doit être défait. Il fait le monde et nos vies. Ne sommes-nous pas qu’énergie après tout ? Celui qui la produit et la partage est notre tout, notre alpha et notre oméga.

L’essor de l’électricité a créé un élan industriel sans précédent. De nombreux entrepreneurs se sont lancés dans l’activité de la génération, du stockage, de l’acheminement et du raccordement électriques. Beaucoup ont échoué. Ils ont littéralement mis le feu à tant et tant d’usines, de maisons, ont fait tant de mal à tant de familles, que ce qui était jugé comme des réussites s’est écroulé comme des châteaux de paille. Parmi ces entreprises, une a réussi à garantir un niveau de fiabilité et de simplicité à toute épreuve : la Volta. À vrai dire, il n’y avait même pas besoin de leur parler tant leur offre était facile d’accès.

Ainsi, ils électrifièrent tout le pays. Toutes les maisons étaient raccordées au réseau Volta. Et personne ne se posait plus la question de ce qu’il aurait fallu faire ou de ce qui aurait pu être fait autrement. Le jeu de la concurrence avait décidé et c’était une forme de justice.

Fort de son succès et des raccordements effectués, M. King, le président de la Volta, voulut aller plus loin. Par un beau matin d’avril, il invita son management et lui demanda d’organiser le déploiement de Volta au-delà du seul réseau. Ils avaient une semaine pour remettre leur copie. Tous se livrèrent à des exercices de prospective et d’imagination sans fin. Celui qui, après le concours interne, remporta la palme fut M. Toll. Son idée était de dépasser le réseau électrique, de franchir le mur des habitations et la frontière de Volta, c’est-à-dire la prise de courant. Il ne proposait ni plus ni moins que de conquérir le marché des objets connectés au réseau. Au cours de sa présentation, tout le monde avait ri et pouffé : « mais c’est un autre métier, voyons, nous n’avons pas les capacités », « mais à quoi bon, c’est la vivacité du marché des objets connectés qui fait notre richesse », etc.

Mais M. King voyait dans cette proposition quelque chose d’important. Il était le point névralgique de tous les marchés d’objets connectés au réseau : de la lampe à la machine à coudre en passant par toutes les machines industrielles. Tout dépendait de lui. Et après tout, oui, il était bien vrai que sa capacité de production n’était pas du tout adaptée à la fabrication du moindre objet du quotidien, mais il pouvait commencer par des choses simples et apprendre en marchant. Ainsi, il pourrait conquérir l’ensemble des marchés situés en aval de celui de la fourniture d’électricité. La conquête des marchés adjacents, voilà une idée qui répondait à son désir d’au-delà.

La question qui suivait celle du « et si ? » était de savoir par quel objet commencer à produire. Un autre exercice interne fut organisé, de taille plus réduite, celui-ci, car il n’impliquait que les croyants. Volta restait une entreprise démocratique.

La lampe émergea comme le produit le plus accessible : un fil, une tige, une ampoule. Tout le monde en avait besoin et ce n’était pas cher. C’était parti. Pour se distinguer sur un marché déjà bien nourri, M. Volta fit appel à son ami de longue date, M. Gig, le designer le plus célèbre sur le marché de la lampe. Il se sentait frustré chez Light&Co et souhaitait prendre un nouveau départ. Il aurait quartier libre, à condition de proposer quelque chose de beau et tout aussi fiable que l’offre de Volta. La livraison et le packaging seraient aussi importants que le produit en lui-même, question de coûts mais aussi d’expérience. Et peu importe que le coût de production des objets soit plus élevé que le coût de vente, les marges réalisées sur le réseau d’électricité, désormais bien amorti, pourraient compenser le tout, livraison comprise.

M. Gig se mit au travail jusqu’à produire ce qui lui semblait être un objet répondant à ce que l’esthétique pure commandait. C’était un objet qui n’en était plus un. C’était la pureté, l’esthétique, la classe, la distinction. L’objet avait toujours été là.

Tout de suite, l’entreprise passa en production de masse et mit l’objet à la disposition de l’ensemble des clients de Volta à un prix défiant toute concurrence, avec une livraison sur place garantie sans frais, la certitude de ne pas faire sauter les plombs et surtout une ristourne sur l’abonnement électrique par watt consommé.

Car le compteur Volta, une invention maison et l’une des clefs de la réussite de l’entreprise, permettait de savoir qui utilisait quel appareil en fonction des différentiels observés à chaque nouvel appareil allumé. L’ajout d’une lampe était reconnaissable et pouvait être facilement distingué d’une machine à coudre. L’utilisation d’une machine à coudre était, elle aussi, observable par simple soustraction. C’était ce compteur qui avait permis de bien comprendre les usages, d’anticiper les demandes d’électricité et de gérer efficacement les pics de consommation, ce qui assurait une sécurité et une fiabilité à toute épreuve. Et qui pouvait s’intéresser au fait de savoir si on allumait une lampe ou une machine à coudre ? Cette information n’avait pas tant d’importance par ailleurs.

La perspective d’une réduction du prix de l’électricité finit de convaincre les abonnés qui se trouvaient encore sur d’autres réseaux, auxquels ils restaient attachés parce que c’était avec cette entreprise qu’ils avaient découvert l’électricité et tous les bonheurs qu’elle procurait. L’appel de l’économie sonnante et trébuchante avait eu raison de tout attachement affectif.

Peu après, les autres entreprises d’électricité finirent par céder aux sirènes du rachat par M. King de ce qu’elles avaient bâti. Il n’était plus possible de concurrencer quoi que ce soit de toute façon. Elles avaient bien défendu leur cause devant les autorités en disant que la diversité était la clef de l’innovation, mais très vite, les gouvernants, eux-mêmes utilisateurs de Volta, ne voyaient pas l’intérêt d’avoir d’autres entreprises, d’autant que les statistiques et les clients avaient parlé. Nous étions en démocratie après tout, et les innovations portées par Volta sur le marché des lampes valaient bien la confiance accordée.

Une fois les recours des entreprises concurrentes rejetés, M. King sentit que quelque chose s’était passé. Sa conquête n’allait pas rencontrer la moindre résistance. Alors il diversifia sa gamme de produits. Il prit son inspiration dans l’ensemble des produits qui avaient le plus satisfait les clients de Volta : machine à coudre, machine à laver, poste de radio, four. Un objet après l’autre, il ravît les parts de marché de tous les objets connectés au réseau. C’était assez simple ; à cette époque, il n’y en avait pas encore beaucoup. Les marges réalisées sur la vente d’électricité permettaient toujours d’absorber les coûts de construction des usines et de fabrication des objets, pour une revente à des prix imbattables.

Avec chaque nouvel objet vint surtout la patte de M. Gig. Grâce à lui, les foyers prenaient un autre air. Tout devenait simple, beau, élégant ; quels que soient nos revenus, nous devenions distingués et en étions. Bientôt, il ne serait plus possible de distinguer le niveau de vie d’un riche de celui d’un pauvre, car tous auraient les mêmes magnifiques objets.

Le coup de grâce vint de ce qui n’existait pas encore. La machine à laver et sécher le linge. Grâce à un partenariat avec le réseau d’eau Voda et à son laboratoire de recherche interne, Volta put proposer un magnifique objet qui allait faire gagner des heures à tous les ménages. Une machine aussi belle que l’alliance des éléments, semblant venir du futur et permettant de faire quelque chose que personne n’avait encore réussi : laver et sécher son linge en moins d’une heure. Cette prouesse a finalement été possible grâce à la domination de Volta et à sa supériorité sur Voda, le fournisseur d’eau du pays.

Jusqu’à présent, Voda s’était montré récalcitrant à tout développement du secteur du lavage en raison des pollutions que le savon pouvait entraîner sur ses infrastructures. Mais Volta avait la solution : il fournissait des solutions électriques qui permettaient de nettoyer le réseau d’eau de toute la lessive. Il assura même à Voda un meilleur fonctionnement de son réseau d’épuration qu’auparavant. À condition de pouvoir déterminer les conditions de raccordement et d’avoir accès aux infrastructures de Voda pour s’assurer que, de bout en bout, tout allait bien se passer pour chacun des clients Volta, soit l’ensemble des habitants du pays.

Voda était réticent à se laisser faire, mais il ne voulait pas être le grincheux de l’Histoire, alors il accepta, pour en faire partie de cette Histoire, et qu’on se souvienne de lui au moins pour quelque chose. Lui qui n’avait jamais rien inventé et avait juste hérité la gestion d’un réseau construit par les Romains. Il avait juste eu à s’assurer, avec un conservatisme sans faille, qu’aucun polluant ne venait intoxiquer le réseau. Sans qu’il le veuille vraiment, cela lui avait permis d’assurer l’utilisation d’aucun polluant dans la terre, mais ça, personne n’y voyait l’intérêt. Et pour cause, puisque la pollution des sols n’existait pas.

En revanche, tout le monde voyait l’intérêt d’avoir de la nourriture moins chère, quand bien même ce serait avec des produits chimiques, qui, d’ailleurs, étaient présentés comme sûrs. Pour cette raison, tout le monde en voulait à M. Voda, l’aigri, le puriste. Il rendait la nourriture chère et les fruits et légumes laids là où de toute façon tout le monde préférait boire du vin ou de la bière plutôt que de boire son eau sans goût.

Fatigué, Voda céda, avec ce sentiment triste que l’on trouve dans les yeux et les épaules des personnes qui ont cédé en regrettant de ne rien avoir pu faire pour ou contre le monde qui vient. Il espérait, au fond de lui, qu’on se souviendrait de ce pour quoi il avait bataillé avant de donner les clefs à celui qu’on décrivait comme le génie de son siècle. Le raccordement de la machine à laver bénéficierait de la technologie Volta pour assurer la pureté du réseau ; ce serait toujours ça de pris.

Avec le raccordement de la machine à laver, vint l’interdiction, une première pour Volta, de raccorder toute machine qui n’était pas de marque Volta. Il en allait de la sécurité du réseau d’approvisionnement en eau. La machine à laver sera donc de marque Volta et d’aucune autre. Mais personne n’eut même l’idée de contester l’idée qu’une machine à laver puisse être autre que Volta puisque c’était lui qui l’avait inventée. Donc ce n’était pas tant qu’il ne pouvait pas y avoir d’autre machine à laver que la sienne. C’est que sans sa machine à laver, ses machines de purification et son art de la négociation, il n’y en aurait pas eu du tout. Les conditions d’utilisation du réseau Volta furent modifiées pour interdire l’utilisation d’une autre machine à laver, mais personne n’y prêta même attention tant cela allait de soi.

Quelques mois plus tard, c’était l’heure du bilan d’un cycle de croissance sans pareil pour Volta. Il y a 3 ans que M. King en avait appelé à l’ingéniosité de ses équipes. Où en étaient les comptes de l’entreprise ? La réponse était simple. La croissance était au rendez-vous. Les leviers de croissance recherchés sur les marchés de produits connectés avaient été porteurs. Et autant il n’y avait pas beaucoup de valeur ajoutée, et donc de marge, dans les premiers objets copiés, autant la machine à laver apportait un énorme plus. C’était une grande nouveauté, donc la marge était quasiment libre. Se caler sur le taux de rémunération horaire moyen avait permis de démontrer, par A+B, que, dès 3 mois, les foyers allaient pouvoir passer moins de temps à laver et plus de temps à travailler, et donc gagner davantage. La machine à laver Volta ne se contentait pas de laver le linge sale ; elle générait également des gains.

Du côté de Volta, les coûts de fabrication étaient eux aussi bien amortis dès les premiers mois. La méthode de production Volta, épurée et contrôlée au cordeau, avait encore fait ses preuves. Les premiers objets avaient servi à l’éprouver ; la chose était désormais claire. Les innovations seraient aussi du côté des modes de production, de distribution et de conception.

Une fois les gains établis, M. King eut le sentiment qu’ils étaient encore trop limités. Certes, l’entreprise avait grandi, mais sa conquête reposait sur une subvention croisée : les marges réalisées sur l’électricité finançaient l’activité sur les produits et, donc, les gains totaux restaient limités.

C’est alors que M. King eut une idée : plutôt que de se contenter de garantir la propreté du réseau d’eau par traitement, il pouvait aussi se faciliter la tâche en fournissant une lessive moins exigeante pour ses machines de purification. Il allait ainsi fournir la meilleure des lessives pour le meilleur des lavages, mais surtout le meilleur des nettoyages de ses canalisations. Oui, car les canalisations étaient quasiment devenues les siennes en raison des conditions de contrôle drastiques imposées à Voda.

La lessive serait proposée selon la méthode Volta : un packaging qui procurait du plaisir à l’œil et à l’ouverture, une livraison à coût zéro, une personnalisation de l’odeur, l’intégration de l’assouplissant – un véritable gain d’argent et de temps –, moins de dommages causés aux machines à laver, de bonnes odeurs après le lavage, tout était parfait. Mais surtout, Volta pourrait suivre les usages grâce au compteur Volta. Du côté de l’utilisateur, cela permettait de bénéficier d’une livraison de pastilles de lavage au bon moment, quand le stock était presque épuisé. Décidément, ce compteur faisait des merveilles.

Pour Volta, c’était le croisement des données entre la consommation de lessive et celle d’électricité de la machine à laver de chaque foyer qui permettait de savoir si l’utilisateur utilisait une autre lessive que Volta. Les quelques marques qui continuaient de proposer leur recette avaient difficilement accusé le coup, mais quelques-unes survivaient, et M. King ne voyait pas ça comme une option possible, pour ses tuyaux, mais surtout pour l’idée qu’il commençait à se faire de ce que devait être le monde Volta. Il n’acceptait pas l’idée de devoir tolérer des systèmes moins parfaits que le sien. Ça le heurtait profondément de devoir concurrencer des produits et des services finalement si vulgaires. C’était une atteinte à sa dignité. L’ordre qui régnait dans ses usines devait régner partout : c’était la clef du progrès. Et qu’on ne dise pas qu’il était intéressé par le profit. Il réinvestissait tout ce qu’il avait. Non, il voulait surtout que le monde profite de ce qu’il fallait bien appeler son génie.

D’ailleurs, il n’était pas le seul à le penser. Il y avait bien eu des tentatives visant à construire d’autres réseaux électriques. Mais aucun n’était parvenu à l’égaler ni même à attirer une masse d’utilisateurs significative. Et les clients étaient peu enclins à quitter une offre qui, de l’électricité aux pastilles pour machine à laver, ne formait plus qu’un tout, un ensemble, un seul et même produit. Quitter une partie de ce tout, c’était quitter le tout. Et ça, il n’en était plus question. Les coûts en temps nécessaires au changement étaient déjà rédhibitoires et le coût financier engendré par la perte des ristournes, difficilement calculable, était donc lui aussi rédhibitoire.

L’ambition de M. King allait passer par une autre innovation capitalisant sur son expérience avec les machines à laver. La double exclusivité des machines et des pastilles de lessive, corrélée à la quasi-disparition des concurrents sur tous les marchés des objets connectés, lui permettait de donner le coup de grâce : exiger l’exclusivité sur tous les produits connectés. Cette simple extension de la clause d’exclusivité des machines à tous les objets existants – ils n’étaient pas si nombreux – passa inaperçue. Elle fut également justifiée par le fait que ces objets n’avaient pas la même consommation que ceux de Volta et ne permettaient donc pas d’appliquer les tarifs appropriés à leurs clients. La marge d’action des clients jusque-là accordée ne pouvait plus se justifier au vu des ambitions du groupe d’assurer des services de toujours meilleure qualité et de toujours plus simplifier la vie des utilisateurs.

Pour justifier ce mouvement, sentant bien qu’il touchait là à un point de bascule décisif, M. King exigea que ses équipes lui proposent une autre nouveauté à offrir aux clients Volta. Partant de l’expérience avec Voda, les équipes se tournèrent toutes, comme un seul homme, vers un autre réseau : le réseau télégraphique. Vocal avait été le troisième gérant de réseaux. Il était cependant aux antipodes de Voda. Ancien bandit de grand chemin, Vocal avait fait son trou en retournant sa veste et en assurant aux entreprises de poste qu’il détroussait une sécurité de leurs services, puis il avait tout simplement pris le contrôle du réseau postal. De toute façon, les gérants du réseau postal n’avaient pas le choix : c’était le rachat ou la mort au fond d’un bois de tous leurs coursiers, égorgés avant de disparaître miraculeusement.

Un soir, au fond d’un tripot où il rinçait ses gars, Vocal avait entendu, par l’un d’eux, que deux frères avaient mis au point un mécanisme de transmission de l’information révolutionnaire par voie électrique. C’était quelque chose dont M. King avait entendu parler lui aussi, mais il s’était donné du temps, ayant sécurisé l’exclusivité d’usage de son réseau. C’était sans compter sur le tempérament de Vocal : le roublard avait transformé une machine à coudre en une machine qui, au lieu de coudre, envoyait des signaux électriques le long de fils de cuivre. Ainsi, il avait pu communiquer en morse à des distances dépassant l’entendement. Là où il fallait une journée à cheval, il suffisait d’une minute, montre en main, pour écrire, transmettre, recevoir et déchiffrer un message de 280 signes. En morse et en langage abrégé, c’était plus qu’il n’en fallait pour retranscrire une vraie lettre.  

Ainsi s’était engagée une course contre la montre. Vocal acheta des arbres, du fil de cuivre et des machines à coudre à la pelle pour offrir un service que nul n’avait jamais vu : la transmission de lettres de particulier à particulier à la vitesse de l’éclair.

Pour M. King, c’était un vrai coup. Vocal avait frappé fort. Mais il avait l’argument juridique avec lui. Il pouvait tout simplement faire fermer l’entreprise Vocal du jour au lendemain. Son talent lui avait permis de voir la situation sous un autre jour : en réalité, Vocal s’était jeté dans la gueule du loup et avait probablement servi à M. King l’innovation du siècle sur un plateau. Volta allait racheter l’innovation de Vocal et son réseau construit dans la zone grise qu’il laissait exister, en bon souverain qu’il était.

Il bénéficia même d’un regain de popularité, devenant le bon père qui laisse les autres faire et s’amuser. Il gagna même en stature. Il n’était plus seulement l’entrepreneur qui avait changé la vie des habitants du pays, il était celui qui avait droit de vie et de mort sur tout ce qui se faisait. Tout cela venait au surplus justifier ses politiques d’exclusivité imposées par ailleurs : il n’y avait pas de risque pour la sécurité puisqu’était employé un produit Volta, la machine à coudre. C’était peu de risques encourus, car les inventeurs fous à la manière d’un Vocal ne couraient pas les rues, et il fallait redoubler d’ingéniosité et de goût du risque pour se frotter à l’entreprise la plus puissante du pays.

Quelques années plus tard, M. Vocal avait quasiment tiré ses fils de cuivre partout dans le pays. Il avait offert un emploi à beaucoup de vauriens et marginaux, leur avait même offert le gîte et le couvert dans les logements Vocal, et surtout il avait offert un service qui, à la manière de la machine à laver, n’était vu nulle part ailleurs et pouvait donc être tarifé comme bon lui semblait. Une gamme quasiment gratuite pour l’information d’urgence jouxtait une gamme payante pour les courriers qui pouvaient attendre, mais à laquelle on avait pris goût pour les échanger plus rapidement.

Pendant que Vocal travaillait à déployer son réseau, à recruter, à fonder son modèle, M. King lui faisait fructifier ce temps gagné en menant un programme de recherche ultra-secret : faire passer la voix sur les fils de cuivre de Vocal.

Un autre beau matin de printemps, 6 ans après celui d’où tout partit, un ingénieur de Volta présenta les résultats de ses recherches à M. King. Faire passer la voix sur le réseau Vocal, le désormais bien nommé, était tout à fait possible. Il fallait seulement disposer d’un appareil capable de convertir la voix en modulation de fréquence et en signaux électriques correspondants. Ça n’avait pas été si compliqué. Le plus important était le design, et là encore, personne n’avait jamais vu ce que M. King avait sous les yeux. C’était rond, c’était brillant, c’était extraterrestre. Gig s’était encore dépassé. Il avait même fait en sorte que la personne qui parle puisse parler aussi bien à voix haute qu’en chuchotant dans un petit embout relié à la boule. Et, cerise sur le gâteau, la boule s’illuminait lorsqu’on l’effleurait, magie de l’énergie corporelle. Ils étaient prêts à partir à l’attaque de Vocal.

La détection des signaux émis par les machines à coudre de Vocal permettait également de réduire la puissance disponible à chaque utilisation. Il avait été facile d’accuser Vocal de dysfonctionnement et de surcharge, pour finalement en venir à réduire à 0 la marge de tolérance qui lui était alors accordée. Volta avait débranché Vocal et, dans l’histoire, personne n’allait ni croire ni, a fortiori, protéger le repris de justice. Le chercheur d’or allait d’ailleurs très bien se satisfaire de l’offre qui lui serait faite. D’ailleurs, tout se passa comme prévu. L’acquisition de Vocal ne fut même pas négociée et payée rubis sur l’ongle par M. King, qui avait la capacité, de toute façon, d’influer sur le cours de l’économie et donc ne pouvait rien se voir refuser par les banques. Comment la fondation de l’économie moderne pourrait, de toute façon, se voir refuser quoi que ce soit ?

Et comment pouvait-on résister à ce bijou de technologie et d’esthétique qu’était ce modulateur ultraperfectionné frôlant la magie ? Personne. Tout simplement personne. Car derrière l’objet, il y avait en réalité le monde entier. En énonçant le nom de la personne qu’on voulait joindre à un opérateur, on pouvait lui parler instantanément. C’était une reconfiguration de l’espace-temps qui s’offrait à la population. Plus rien ni personne ne pouvait plus restreindre ni contrôler la communication.

Sauf désormais M. King, le roi de l’innovation.