Je reproduis ici le texte de ma présentation réalisée samedi 17 octobre lors des rencontres oratoires de Ramatuelle.

Avec l’IA, celle qui est dans nos poches, il n’y a pas débat. S’il n’y a pas débat, c’est parce qu’il n’y a pas d’autre. L’autre n’est plus. Dès lors, il est difficile de débattre.
Pour nous en rendre compte allons à la source. L’IA qui nous est vendue aujourd’hui est une IA nourrie aux productions humaines restituées dans des agents conversationnels ou des exécutants de diverses natures. Ces machines sont le dernier maillon d’une histoire qui a commencé avec des réseaux télécoms, des protocoles de communications comme celui d’internet, des sites, comme nos blogs, des plateformes, des réseaux sociaux, des sites de commerce ou de presse.
Toute cette histoire est l’histoire d’une lutte entre le commun des mortels et le Un, avec un U majuscule. J’appelle le Un celui qui porte ce désir et ce modèle de centralisation. Celui qui va capter la donnée et se voir déléguer des pouvoirs de plus en plus grands. D’abord l’hébergement et la mise à disposition du public de ces données, puis la décision de ce qui doit ou peut être vu par l’humanité.
Ce désir de centralisation est bien commode pour l’utilisateur mais c’est surtout un jalon important de la domination sans partage de quelques-Uns. C’est la raison pour laquelle sur chaque marché numérique nous voyons un très petit nombre de firmes sortir gagnantes. C’est ce qui a donné naissance aux géants du numérique. Et c’est ce qui était voulu par cette poignée d’hommes de la Silicon Valley. La preuve la plus flagrante de cette ambition étant précisément le livre de Peter Thiel From 0 to 1, De 0 à 1. « Il n’y a de vertu que dans le monopole. La concurrence nuit à l’innovation. » Et évidemment le seul qui doit disposer du pouvoir de décider ce qui peut ou non être une innovation est le Un et nul autre. Tous les autres se voient sinon marqués du sceau de l’antéchrist. Première forme d’annihilation de l’autre.
Une fois les mille capitaux humains, financiers, culturels, agglomérés dans une demi-douzaine d’entreprise celles-ci se sont lancées dans la découverte de procédés de calculs d’analyser des données comme jamais auparavant et de prédire le mot à venir. C’est l’apparition de nos agents conversationnels. La machine se met à parler, à nous répondre, à mieux s’exprimer que nous et nous restons bouche bée. Nous commençons à lui confier nos secrets. Elle prend de plus en plus de place dans nos vies.
Mais si elle prend de plus en plus de place dans nos vies, c’est avant tout parce que celle-ci nous est poussée à la vitesse de l’éclair avec une énergie monumentale déployée par ces grandes entreprises du numérique. Alors que j’écris ces lignes, il m’est même proposé de demander de l’aide à une IA. Je passe mon tour mais le forçage est bien là. Nous sommes sans cesse interpellés pour nous servir de ces IA. Il faut absolument que nous nous en servions.
Cette volonté s’est traduite dans un slogan de Google. En 2010, l’ambition de Google était le Mobile First. Le mobile d’abord. Et nous sommes tous passés sur mobile. A son arrivée à la tête de l’entreprise, Sundar Pichai a annoncé le passage du Mobile First au AI First. L’ambition était donc claire il y a 10 ans : nous faire passer sur IA. 10 après, l’entreprise y parvient puisqu’avec le lancement de AI Overview, nous sommes tous passés sur les IA de Google. Autant pour la presse et tous les sites produits sur internet.
Et devinez quoi, tout ça s’est fait naturellement sans débat, et sans même cette forme économique du débat qu’est la concurrence, puisque nous sommes capturés dans des silos et dans une économie de monopoles. Donc tous nous sommes passés sur IA, sans débat.
Et devinez qui a adopté ce slogan AI First dans sa communication publique ? La Commission européenne. C’est l’étendard de toutes nos politiques numériques en matière d’IA. Et cela se traduit concrètement par la loi française de simplification, ou encore par le futur Cloud & AI Act européen actuellement en discussion. Ainsi, il ne faut surtout pas qu’il y ait de débat local à l’installation des infrastructures qui servent le fonctionnement de l’IA et qui sont les data centers.
Donc non décidemment, de l’IA nous ne débattrons pas.
Or les chiens ne font pas des chats. Et il est rare qu’une technologie ne procède pas directement de ses origines.
C’est ainsi que l’IA poursuit la dynamique de captation de notre temps, de nos savoirs, de nos données, de notre attention engagée par les plateformes. L’IA poursuit la constitution du trou noir, véritable puits gravitationnel.
Pour assouvir cette ambition, l’IA qui nous est vendue, qui est tout autre que celle que nous pourrions avoir par ailleurs, est une IA que l’on connait bien comme flagorneuse, qui nous entraîne dans une conversation toujours plus intime, sans jamais nous froisser. Et de fait ça marche puisqu’il semblerait selon une étude récente que même les complotistes se laisseraient plus convaincre par une IA que par un être humain. Elle est en effet moins rugueuse. Avec l’IA il n’y a donc pas débat au point que nous abaissons nos barrières qui font précisément le débat, la contradiction. Non pas que le complotisme soit vertueux, ce n’est évidemment pas mon propos, c’est seulement le témoignage extrême de ce qui se passe en chacun de nous. Même dans les usages a priori anodins de la reformulation de nos idées, nous nous faisons placer des mots dans la bouche. Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Finalement, ça sonne tellement bien que nous arrêtons de nous questionner.
D’ailleurs, l’IA s’exprime tellement bien qu’elle arrive même à clore les débats les plus véhéments sur X. C’est le résultat obtenu par de jeunes chercheurs de Sciences Po Paris. Contre toute attente, Grok, l’IA d’Elon Musk, ne met pas d’huile sur le feu mais clôt la conversation. Non pas, là encore, qu’une conversation sur X soit un si grand bonheur qu’elle doive se prolonger jusqu’au bout de la nuit. Mais plutôt : même sur X avec des tempéraments aussi polarisés que les personnes qu’on peut y trouver, l’IA parvient à clore le débat. Donc non il n’y a décidemment pas débat.
Et puis enfin, je n’ai même pas besoin de vous le dire. Dans les conversations que nous avons. Vous le sentez bien. Il n’y a pas d’opposant, de discutant. Il y a le confident, cet ami qui vous veut du bien.
Et nous en venons au nœud du problème. Pour débattre, nous avons besoin de l’autre. L’autre en tant qu’autre. Or celui-ci, dans le monde de l’IA – qui est un monde d’amis artificiels – l’autre n’existe pas. La preuve en est que dans la réalité des choses, l’autre est généralement désagréable et pénible. Il ne faut pas se leurrer, la relation à l’autre n’est pas simple et c’est ce confort que nous offre l’IA. Nous affranchir de nos rugosités.
Si bien que l’IA poursuivra la dynamique bien identifiée par Putnam, relayée en France par Gilles Babinet, et qui prend place depuis des décennies, à savoir ce qui est appelé l’épidémie de solitude et qui est une cause de mal-être profond à l’échelle globale.
Un mal-être qui nous rend d’ailleurs de plus en plus poreux aux ingérences non démocratiques et finalement nous inscrit dans un cercle vicieux où nous nous éloignons toujours plus du débat, ici le débat démocratique. Quand des partis politiques de toute nature proposent de mettre de l’IA partout, c’est le plus souvent une forme de contrôle démocratique qui s’efface d’autant. On le voit bien dans le domaine militaire où les processus de décision sont de moins en moins humains. Mais on le voit aussi dans n’importe quel processus administratif.
Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est que nous aimons, au moins un peu, nous rentrer dedans, nous confronter à l’autre. C’est ce qui nous stimule et nous amuse. Or, voilà qu’on nous promet de pouvoir penser seul, ou avec une machine, une machine qui peut penser à notre place.
Ce que nous perdons alors est la friction de la rencontre avec l’autre. Mais, loin d’être un défaut, cette friction à l’autre est le moteur même de notre existence. C’est ce qui nous frustre et nous donne envie d’avancer dans un équilibre perpétuellement instable où l’autre est indispensable pour nous aider à avancer et en même temps pour être dépassé sans être laissé sur le bord de la route. Ce qui nous guide, c’est cet au-delà. Le débat est ce qui nous met dans un mouvement permanent et nous donne envie. C’est un rouage du désir perpétuellement insatisfait et heureusement.
A l’inverse, lorsque nous nous trouvons face à un mur de réponses présentées avec tant d’assertivité, il n’y a plus grand-chose à explorer, à découvrir. A l’extrême, c’est la crise existentielle vécue actuellement par les mathématiciens et dont me parlait récemment Lê Nguyen. Des personnes qui se sont données comme vocation de découvrir des choses inédites, d’aller au-delà d’un état de la connaissance par des contributions propres et partagées à la fois, se trouvent déjouées dans leur ambition par des IA. Le pire, de mon point de vue de béotien, étant que la preuve de la découverte par IA est inintelligible pour l’humain. Le débat scientifique doit se réinventer et pourtant la découverte machinique se fera.
Dans un monde saturé de prétendues réponses immédiates et d’une non-altérité absolue, nous finissons par désespérer. C’est la promesse d’une boîte bien rangée, d’un bunker de milliardaire attendant la fin du monde, où rien ne dépasse, où le frottement rugueux du réel a été éradiqué au profit du confort d’une chambre stérile.
Sans cette résistance du monde et des autres, la pensée s’atrophie. Le désir s’éteint. Et finalement ce qui s’éteint c’est d’arriver à vivre avec l’autre.
Si on aime le débat, c’est parce que l’autre existe et qu’on risque de perdre. C’est cette exposition à une mort factice, à voir ses croyances battues en brèche. C’est dur mais ce qui nous donne une énergie et une force de vie, c’est le risque de tout perdre. Parvenir à vivre avec l’autre ce n’est pas l’annihiler, c’est l’écouter, pouvoir lui parler, s’entendre, se comprendre, donner raison, faire valoir ses idées sans se compromettre et sans se soumettre indument.
C’est en tout cas, pour ma part, une des choses qui me maintient en vie : ce feu pour la confrontation abstraite, ou mise en scène sur un ring de boxe ou dans une joute oratoire ; la conquête d’un au-delà – sur le terrain des idées – qui n’a d’intérêt que si l’autre est libre et que je peux tout perdre.
En guise de remède, ce sur quoi je souhaite attirer votre attention, c’est le besoin de cultiver cette relation à l’autre, comme y appelle le pape Léon XIV dans son encyclique, non pas pour aller chercher les flagorneurs et les gens trop aimants, mais aussi celles et ceux qui vous apporteront ce moment possiblement désagréable mais si enrichissant qu’est le débat. Concrètement, cela se traduit par la réunion des personnes sous quelque format, que ce soit un café IA ou tout autre chose et donc l’investissement à haute dose dans les capacités de médiation interpersonnelle dans la population. C’est là que se situe l’investissement nécessaire dans un monde de machines, dans la capacité à mettre en cercle des personnes et de les faire s’entendre.
