J’ai identifié dix façons par lesquelles le commun a été dévoyé dans l’histoire de l’humanité et autant de façon de le cultiver.
I. – La loi du plus fort
Le monde animal serait un monde où régnerait la loi du plus fort appliquée tout au long d’une chaîne alimentaire bien rodée. La théorie, plus ou moins faussement attribuée à Darwin et à ceux qui s’en sont saisis, plus ou moins fallacieusement, a eu une forte empreinte sur notre vision du règne naturel. Pourtant il n’est en réalité question que de hasard, d’adaptation et de coopération. De nombreux auteurs ont démontré que la coopération, l’entraide et les interactions constituent les véritables moteurs de l’évolution. Plus encore, ce serait tout le vivant qui serait fait de connexions et de coopérations, rejoignant ainsi les recherches montrant combien l’espèce humaine a fondé sa survie et le début de son existence sur des liens sociaux beaucoup plus nourris que ceux de la plupart des espèces.
II. – Les origines inégalitaires de l’homme
Dans “Au commencement était…”, David Graeber analyse la falsification des récits historiques dont « l’état de nature », « les origines de l’inégalité » et les logiques de coopération hors hiérarchies. Dès les premiers chapitres, il rend compte de la façon dont nous nous sommes approprié des théories égalitaires autochtones pour, en retour, dégrader considérablement les conditions de vie de leurs instigateurs. Ainsi, de nombreux modes d’organisation ont été conçus sans logique de domination et, qui plus est, avec une capacité à fluctuer, sans qu’il soit possible de se limiter à penser les régimes politiques comme figés et, dès lors, fondés sur un pouvoir vertical inéluctable.
III. – La démocratie représentative
Dès ses origines, le terme de « démocratie » a été mobilisé pour organiser la dépossession du pouvoir populaire plutôt que d’en assurer l’exercice. Les structures politiques refusent d’offrir l’information, les mécanismes de médiation et le cadre nécessaires à une délibération éclairée et permanente du peuple. Ainsi, il reste la plèbe. Nos institutions à prétention démocratique se sont transformées en machines de capture du pouvoir, fonctionnant à l’opposé de leurs prétentions démocratiques. Comme le démontre l’ouvrage De la démocratie en Françafrique, pour ce qui concerne la France, cette dynamique est intrinsèquement liée à la colonisation et au maintien des pays de l’Empire en marge de l’exercice égalitaire de la démocratie. La question n’est dès lors pas de savoir s’il faut
injecter un peu plus d’expression directe dans un régime représentatif, mais comment se
donner les moyens pour mettre sur pied une démocratie permanente en tout lieu et en tout
temps.
IV. – L’anarchisme travesti en chaos
Non loin de la pensée démocratique absolue, la pensée anarchiste réside fondamentalement dans la recherche schématique d’un “ordre sans pouvoir”, s’appuyant sur une organisation collective égale, fraternelle, libre, comme le commande notre devise républicaine. Du fait de certaines factions, mais surtout d’une vision portée par les différents pouvoirs en place, l’anarchisme a souffert d’un stigmate médiatique et politique récurrent, le pouvoir cherchant à le réduire systématiquement à la violence et au désordre. Ce dévoiement a ancré le préjugé selon lequel l’autorité d’un chef ou d’un roi serait indispensable au maintien de l’ordre. Ce qui constitue une hérésie absolue au vu de l’histoire de l’humanité, comme l’a démontré Graeber, et même des récits bibliques.
V. – Dieu tout-puissant
L’esprit originel des textes bibliques portait un message d’opposition frontale au pouvoir. C’est même, pour ainsi dire, le message biblique. Et c’est ce qui, pour reprendre de nombreux auteurs dont Ellul, fait du christianisme un anarchisme. C’est la valorisation de la culture du verger plutôt que la possession des fruits, le refus de devenir roi, l’amour inconditionnel de l’autre, jusqu’à la croix. Cependant, cette base historique a subi une subversion institutionnelle lorsque l’Église et le pouvoir politique ont instrumentalisé le christianisme pour créer la chrétienté, établir des dogmes, des hiérarchies, des superstitions, des conquêtes, des massacres et des exclusions. C’est l’invention de la domination sacralisée.
VI. – La chasse aux sorcières
Comme pendant à la sacralisation de la verticalité, Silvia Federici a mis en lumière, à la rencontre des mythes et de l’histoire économique, la manière dont certaines femmes porteuses du commun se sont opposées à l’économie marchande en plein essor et la façon dont ces femmes ont été marginalisées et reléguées hors des villes. C’est de cette dynamique que serait née la chasse aux sorcières : d’une volonté de mettre à l’écart celles qui portaient le commun. Ce qui aurait servi à imposer un ordre économique à vocation capitaliste.
VII. – La tragédie des communs
Dans le domaine économique, nous avons vécu pendant des décennies avec l’idée que le commun conduisait à la tragédie. C’est le mythe du champ ouvert à tous, qui se dégraderait inéluctablement. Face à ça, seul l’imperium de l’État ou de la propriété privée serait en mesure de redonner au champ ses belles couleurs. Il a fallu attendre le prix Nobel d’Ostrom pour comprendre qu’il n’était pas possible d’enterrer ainsi le commun. Parfois, la gouvernance en commun d’une ressource partagée permet, au contraire, d’en assurer la pérennité. Depuis lors, nombreux sont ceux qui ont réexaminé l’ensemble de nos structures sociales à cette aune, y compris en dehors des champs d’étude d’Ostrom, qui ne concernaient que quelques ressources naturelles. Mais cette vision de la participation des communautés intéressées n’est pas isolée parmi les règles de meilleure gestion. Ainsi, dans les entreprises, Olivier Sibony nous démontre que la mise en commun constitue le principal vecteur d’évitement des erreurs. Stiglitz, quant à lui, démontre, avec ses travaux sur les polyarchies, que le coût de la multiplication institutionnelle est toujours inférieur à celui de l’erreur. Autant pour les logiques de centralisation des décisions au sein d’une entité unique.
VIII. – Le preux chevalier
Issus d’une tradition orale et collective chez les frères Grimm, chez Perrault et dans bien d’autres traditions, les contes populaires ont toujours été un ferment culturel essentiel à la fabrique du commun, si ce n’est le premier, véhiculant des récits d’émancipation, de protection des plus faibles contre les plus forts et souvent de sagesse féministe. Au XXe siècle, Walt Disney s’est approprié ce patrimoine en réécrivant ces histoires et en inversant le sens d’œuvres telles que La Belle au bois dormant ou Cendrillon. Cette transformation a converti une culture commune d’émancipation en produits de consommation stéréotypés, poussant ainsi au rejet malencontreux des récits originels. C’est le premier effet de la culture made in Hollywood sur nos schémas culturels. Un phénomène prolongé du média au médium avec l’avènement du monde numérique.
IX. – Le trou noir de l’IA
Internet et tous nos services numériques reposent sur des protocoles couverts, interopérables, distribués et gérés de manière ouverte, démocratique et transparente. Ces langages ouverts sont autant de communs numériques. Tout au long de la diffusion de l’informatique et d’internet dans la société, une tension s’est instaurée, avec des acteurs
mettant en place une centralisation méthodique, allant des premiers portails comme AOL
aux plateformes fermées des GAFAM, en passant par la confiscation du cloud, la fermeture
du spectre hertzien au profit de technologies propriétaires, la condamnation du recours aux protocoles de pair à pair pour partager de la culture au profit des plateformes, et le parachèvement de l’édifice par l’IA. Pour ce qui concerne les plateformes, le mouvement a été décrit en partie par de nombreux auteurs, comme Cory Doctorow, qui l’ont qualifié de « rapt d’internet », c’est-à-dire un autre dévoiement.
Ce phénomène, nous le constatons tous les jours sur chaque brique de notre environnement numérique. Le cas de Google reste le plus emblématique. La connaissance distribuée est indexée et, une fois la dépendance établie, AI Overview est placé en tête des réponses. Android est acheté comme logiciel ouvert puis sert une stratégie d’enfermement des utilisateurs reconnue jusqu’à la Cour de justice de l’Union européenne. Wikipédia est utilisé pour alimenter les pages de résultats de Google, sans que les utilisateurs aient besoin de consulter davantage Wikipédia, et donc, a fortiori, d’y contribuer, etc. Mais nous pourrions en dire autant pour Grok qui finalise la fermeture de Twitter, pour Amazon qui a capté toutes les innovations des vendeurs de sa place de marché, et pour tant d’autres. Au point que, désormais, le lien hypertexte soit devenu un objet dont les plateformes veulent absolument nous détourner. Par rapport à tous ces éléments bien connus, l’apport du présent ouvrage consiste à démontrer que ce qui se joue sur le numérique et face à l’IA n’est pas un phénomène isolé,mais, bien plus, la résurgence d’une tension fondatrice de l’histoire de l’humanité. C’est ce qui ressort notamment de l’encyclique.
X. – L’Europe puissance
Au lendemain des guerres mondiales, l’idéal de l’Union entre les peuples était le moyen de neutraliser les volontés de puissance. Toute l’Union européenne s’est bâtie sur cette conquête de la non-puissance, sciemment et heureusement. Beaucoup le regrettent aujourd’hui, et le domaine du numérique est précisément l’un de ceux où les cris dénonçant notre impuissance retentissent le plus fort. A tort. Ce à quoi appellent ceux qui se plaignent que nous n’ayons pas de champions revient, en réalité, à faire de l’Europe une puissance, soit l’exact opposé de ce pour quoi elle a été constituée.
La centralisation à outrance du pouvoir d’agir entre les mains de la Commission européenne, comme si c’était le seul ressort envisageable, est une illustration de cette hérésie qui nous rend incapables de répondre aux drames du quotidien et nous rend vulnérables. Ne pas penser l’action en réseau, l’action fédérative, les liens d’interdépendance, c’est se livrer sur un plateau dans des conflits que nous allons perdre. C’est le jeu de ceux qui nous mènent tout droit à la guerre et donc à la mort, le rapport Draghi en étendard. À force de succomber à la recherche de verticalité et à se représenter en shérif le pistolet à la ceinture (image choisie par Thierry Breton pour annoncer le règlement européen sur les services numériques), l’Union européenne ponctuera la mise au ban de la société internationale fondée sur le droit, après le sort réservé au droit de l’OMC, de l’ONU, du Conseil de l’Europe. Finalement, à vouloir la puissance, nous nous rendons plus vulnérables et finirons sans rien.
XI. – Cultiver le commun
À rebours de ces multiples dévoiements, cultiver le commun nécessite d’abord un constat lucide sur notre double nature, tiraillée entre le besoin vital de lien et la tentation de la domination. Qui plus est, autant que nous sommes, nous sommes actuellement bien contraints de vivre dans un monde organisé matériellement autour du Un et donc de cultiver une forme de résilience et de résistance dans ce monde-là. Ce qui passe nécessairement par des contradictions et dissonances intrinsèques à notre mode de vie.
Sans qu’il soit possible de nous extraire du monde tel qu’il est, nous devons cultiver le commun. Car, sans nous faire d’illusion non plus, personne ne saura dire à quel moment ou par quel moyen, le ressac s’amorcera. Mais ce ressac viendra nécessairement, sans quoi chacun de ces dévoiements passés n’aurait pas eu lieu. La question est de savoir comment stabiliser l’édifice. La pérennisation du commun repose sur plusieurs piliers.
Tout d’abord, il s’agit de créer une culture générale qui redonne sa place au commun. La culture du commun ne doit pas être l’apanage d’un type d’acteur exclusif. Ce n’est pas le fait de l’ESS, des promoteurs des communs numériques ou des associations. C’est une responsabilité partagée où chacun a un rôle à jouer, souvent en endossant plusieurs casquettes. L’école, comme les grandes écoles et les universités, doit transmettre cette culture lorsqu’elle enseigne l’histoire de l’humanité, des idées et des mouvements populaires, ou encore les modes de gestion et d’organisation, afin de remettre en cause, à chaque fois, les préceptes des mondes hiérarchisés et dysfonctionnels.
Les mairies font déjà beaucoup, elles sont les communes après tout, mais il est possible d’aller mille fois plus loin. Du budget participatif, il est possible de passer aux projets et chantiers participatifs. À partir des outils de signalement des anomalies dans la rue, il est possible de passer à la participation à leur résolution à long terme. En matière de lien social, il est possible de passer des rues aux écoles jusqu’aux banquets populaires ou à une meilleure intégration des communautés parentales dans le fonctionnement de l’école. Un pas après la taxation des bureaux vides, il est possible d’impulser leur conversion en espaces de vie partagés. Mais cela signifie surtout passer à un mode de délibération perpétuellement mêlé à l’action : la démocratie par l’action est le ferment qui nous manque pour avoir une démocratie réelle.
Sur de nombreux autres plans, notre survie hors du joug des Big Tech dépendra de notre capacité à construire et à investir un monde de protocoles ouverts où nous sommes complètement en possession de nos moyens de communication. Les médias, de leur côté, peuvent donner la part belle aux collectifs et devenir des fabricants du commun en montrant à quel point il est beau, ce qui exige de dépasser la fragmentation du débat et la mise en valeur des individualités : le « Nous » peut être médiagénique. Les entreprises peuvent instaurer des modes de coopération internes beaucoup plus développés. Ce qui leur évitera de commettre des erreurs majeures. Elles ont tout à y gagner. Les architectes qui façonnent nos lieux de vie doivent être soutenus pour bâtir des espaces démocratiques que nous sommes en mesure d’investir. C’est là que nous retrouvons la pensée de Patrick Bouchain et le « permis de faire ». C’est aussi là que nous retrouvons Fred Turner et le « design démocratique ».
Enfin, la légitimité de l’État, ce monopole de la violence sur un territoire, ne doit être reconnue que lorsqu’il contribue à mettre sur pied une société contributive. Car les individus, seuls, ne peuvent que s’opposer à la machine bien huilée de l’exclusion du commun. Mais cette action de l’État ne requiert finalement rien d’autre que de suivre à la lettre le triptyque inscrit sur tous nos frontispices.
