Le 15 mai 2026, le pape Léon XIV publiait sa première encyclique intitulée Magnifique Humanité. Sa vocation principale est de déployer une lecture « dynamique » de la doctrine sociale de l’Église et en tirer toutes les conséquences qui se doivent à l’aune des développements de l’intelligence artificielle, soit l’un des marqueurs essentiels de notre époque.
Au moment de sa publication, cette encyclique fut largement commentée au regard de la rivalité du pape américain avec Trump, de sa sensibilité technologique ou encore de l’influence supputée d’entreprises comme Anthropic sur le Vatican. Il a aussi été dit qu’elle répondait à ceux que l’on désigne comme les « prophètes de l’IA », qui crient à l’antéchrist, prétendent maîtriser la technologie qui nous rendra suprahumains et finalement ne sont pas si loin de s’arroger un rôle de créateur divin, tel Napoléon procédant à son propre couronnement. De quoi faire frétiller une papauté, c’est certain. De cette séquence médiatique, somme toute superficielle et passagère, on risquerait de ne retenir que ces quelques postures et l’appel d’une Église piquée au vif à « désarmer l’IA ». Mot d’ordre, aussi essentiel qu’il soit, que l’on s’empressera de ranger aussitôt dans le tiroir des vains appels à une IA éthique et responsable.
Agir de la sorte serait une faute. Nous devons voir dans cette encyclique un texte dont on peut espérer qu’il réveille en l’humanité un sursaut face à la marche du monde. Car c’est bien son cœur que de contester en tout point, non seulement le développement de l’IA, mais bien l’économie et les régimes de pouvoirs dont elle procède.
Là où, noyés dans les tourbillons du quotidien, nous pourrions nous croire isolés et battus, Léon XIV redonne confiance dans l’idée d’une alternative à la manière d’un « N’ayez pas peur » ou d’un « Vous n’êtes pas seuls ». Ce qui fait de l’encyclique un déclencheur potentiel de communion et donc de révolution dans un monde de soumission.
La doctrine sociale de l’Eglise
Pour s’opposer à tous les dogmes de notre temps et surtout au fait qu’ils nous soient imposés comme des évidences indiscutables, Léon XIV s’appuie sur la doctrine sociale de l’Eglise. Née au cours de la révolution industrielle, elle a vocation à guider dans le monde réel les Chrétiens et autres personnes de bonne volonté, avec une attention nécessaire au monde économique, au travail et aux rapports de force qu’ils véhiculent. Cette doctrine est le socle vivant à l’épreuve duquel le pape analyse ce que l’IA nous fait, comment l’appréhender et comment la gouverner.
Au préalable, il est intéressant d’observer combien cette doctrine est une doctrine en mouvement avec ses contradictions, ses évolutions et ses archaïsmes. L’insistance sur la valeur fondamentale de la vie amène certes à des positions émancipatrices sur les plans économiques, techniques et institutionnels, mais est défendue avec un tel absolutisme que le pape en vient à mettre sur le même plan le meurtre, l’euthanasie et l’avortement provoqué : « Lorsque ce droit fondamental [à la vie] est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, pour le meurtre d’innocents ou pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites » (n°55).
Ailleurs, ce même attachement à la vie, à la valeur de chacun et à l’égalité de tous conduit le pape à demander pardon pour l’esclavage (n°176). C’est au regard des leçons tirées de ce passé regrettable, fait de connivence et de soutien à la traite humaine, qu’il met en garde contre les développements coloniaux, la « logique d’extraction » (n°178) et les ressorts dominateurs du développement technologique de l’IA. Gageons que ces regards lucides sur le passé, qui servent à guider le présent mènent, à l’avenir, à d’autres changements de perspectives sur des dogmes trop anciens.
Une contestation de la logique de domination
Dans ses autres dimensions émancipatrices, l’encyclique fait largement écho à l’opposition fondatrice au fait même du pouvoir qui irrigue les récits bibliques. Une opposition souvent ignorée mais qui fait que pour de nombreux auteurs, Ellul notamment, ces récits originels sont avant tout des récits conduisant à la résistance contre la verticalité du pouvoir et menant tout droit vers l’anarchisme défini, selon la formule classique, comme un « ordre sans pouvoir ».
Loin de priver l’autorité publique de tout rôle, cette vision du pouvoir lui en assigne un autre, celui de donner le « pouvoir de » pour reprendre l’expression de John Holloway. Si l’autorité publique a un rôle dans la vie de la cité ce n’est pas pour soumettre, mais au contraire pour permettre et faire taire les logiques dominatrices marquées du sceau de la puissance. C’est pourquoi, dans l’encyclique, il s’agit de se détourner des appels à la centralisation (n°108), au monopole économique (n°54), pour épouser nos faiblesses (n°13), pour déployer nos relations et nous penser avec l’autre et dans les limites de ce qui constitue notre humanité (n°118). C’est tout le sens de l’opposition entre la construction de la tour de Babel et la reconstruction des murs de Jérusalem sous l’égide de laquelle Léon XIV place son encyclique (n°8).
Dans divers passages, le Pape fournit alors un manuel à l’usage du bon gouvernement : un État qui permet, plutôt qu’il ne commande ; redistribue les richesses (n°153) ; assure la destination universelle des biens (n°65) ; permet la contribution de tout un chacun ; garantit un travail non avilissant ; rejette le dogme de la performance ; et qui se doit, enfin, d’être résolument démocratique et attaché à la défense des droits fondamentaux (n°54).
Face à la prétention du Un, le pape oppose le commun. Il appelle tout un chacun à prendre soin de la maison commune et à le faire dans le respect du principe de subsidiarité (n°67) dont le sens est, on le rappelle, de renvoyer à la communauté de personnes intéressées le soin de régir les affaires qu’elles ont en partage.
En guise de corollaire, sur le plan économique, l’État doit combattre les monopoles et limiter, lorsque nécessaire, la propriété privée (n°66). Dans un passage remarquable, le Pape développe dans le langage clair et accessible de l’encyclique les fondements de la régulation économique telle que déployée en Europe depuis des décennies.
Là aussi, la puissance doit trouver ses limites et il s’agit surtout de ne pas se soumettre au dogme du gigantisme. Le fil directeur doit rester le partage, à commencer par celui de la connaissance et de la mise en compréhension collective des risques que les systèmes d’IA peuvent engendrer, « à l’image de Néhémie » (n°241).
Autant de principes qui ne se limitent pas à des prières ou à des vœux pieux mais se résolvent dans la nécessité de nous reconnaître le rôle d’architecte, et à construire (n°236). Les choses n’arrivent pas par miracle. Mais cela suppose, on y revient, de reconnaître la possibilité de tout un chacun de contribuer à la marche du monde.
C’est à ces conditions, listées ici de manière subjectives et non exhaustives, que le pape croit possible un développement technologique harmonieux : pour et par l’humanité, construit à partir de ses limites et faiblesses plutôt que sur des prétentions à la puissance, à la centralisation, à la mainmise ou au dépassement de la condition humaine.
Cultiver nos relations
Cette communion doit-elle s’orienter vers une résistance violente ? Le pape s’y oppose naturellement. L’encyclique se termine par un appel à la paix, à l’amour et surtout sur un refus de l’inévitabilité de la guerre. Elle va d’ailleurs encore plus loin que le pacifisme physique pour aller jusqu’à appeler à « désarmer les mots » (n°214).
A l’inverse de toute tentation belliqueuse, l’encyclique constitue surtout un appel au lien, jusqu’à presque se ponctuer par cette exhortation « Prenons soin de nos relations ! » (n°239). Elle invite aussi à voir l’homme dans son « réseau de relations » (n°73), y compris au sein du vivant (n°238), et « à reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction » (n°114).
Nous touchons là au principe relationnel de l’existence qui se résout dans une unité réunissant l’humanité (n°88). C’est par le fait relationnel que nous pouvons aller au-delà de nous-même et nous dépasser sans tomber dans les travers des « rêves prométhéens » (n°128). Il faut donc protéger « le désir même de rechercher véritablement l’autre » (n°100) y compris dans la recherche de la vérité (n°132), et dans les relations internationales, lesquelles doivent toujours viser à la construction du multilatéralisme (n°224). Autant de choses étrangères au développement de l’IA commerciale que l’on nous vend.
S’armer de croyance face à « la culture de la puissance »
Dès lors, il convient de poser le diagnostic : l’intelligence artificielle telle qu’elle nous est vendue tous les jours repose en tous points sur l’exact opposé de ce à quoi le pape appelle à la soumettre. A ce jour, l’IA conforme à la doctrine sociale de l’Église n’existe pour ainsi dire pas.
La voie vers une IA conforme aux principes de la doctrine sociale de l’Eglise se trouve en dehors du système qui a donné naissance à celles que nous emportons tous les jours dans nos poches. Ces autres IA seraient tournées vers la science, la découverte, l’égalité, la construction de nos relations et la mise en partage. Rien de tout cela ne caractérise les outils commerciaux qui mentent, séduisent, segmentent, isolent, pillent, exploitent et centralisent, pour assouvir une soif perpétuelle de puissance et, partant, de soumission.
Mais alors se pose la question : sera-t-il possible de révolutionner l’IA grand public, et de rendre vertueux ce qui est vicié par essence ? Il est normal d’en douter, puisque c’est l’essence même de l’IA commerciale qui est en cause. Mais il ne faut pas succomber au fatalisme ; sinon à quoi bon une encyclique. Si recherche technologique il doit y avoir, nous devons d’abord nous assurer qu’elle soit ouverte et au soutien de techniques qui favorisent la liberté, l’égalité et la fraternité. Encore faut-il faire de ces principes nos clefs d’action en tout point de notre existence.
Or, construire une société harmonieuse régie par ces principes exige de tirer un trait sur de nombreux lieux communs et autant d’appels à un « prétendu réalisme politique » (n°204). A ce titre, l’appel à refuser la « culture de la puissance » doit être entendu avec force à l’heure où les appels à la souveraineté nous guident plus que tout autre chose vers la remise en cause du multilatéralisme, de la démocratie, de la coopération. Refuser la performance (n°51) et l’efficacité (n°158) comme grille d’analyse de l’individu, est tout aussi essentiel lorsque l’on ne cesse de nous clamer que la valeur d’une société s’évalue à sa productivité, dont la hausse est défendue comme une nécessité vitale. Entendre qu’il est encore bon de refuser « la banalisation de la guerre » (n°189) et de croire en la paix est vital quand nous sommes pris sinon pour des « bénis oui oui » en croyant au dépassement des conflits.
Un écho tout personnel et probablement universel
Pour le profane que je suis – l’agent public aux penchants anarchistes, le juif mécréant, le défenseur des communs et le critique des géants du numérique – ce texte valide, je dois le dire à ma grande mais heureuse surprise, nombre d’idées qui me sont chères et plusieurs préceptes de mes travaux ou de ceux auxquels j’ai pu contribuer. A ce dernier titre, je pense notamment à ceux portés par le Conseil national du numérique sur la période allant de 2021 à 2025 et notamment à l’ouvrage Civilisation numérique. Mais n’importe quel adepte des communs, de la société contributive, d’un État qui permet plutôt que d’un État qui soumet (n°69), de la régulation des monopoles, de l’opposition au gouvernement par le chiffre, et j’en passe, y trouvera des mots parfaitement en phase avec sa pensée. Certains pourraient d’ailleurs objecter que c’est, à l’inverse, la pensée chrétienne qui a nourri ces courants d’idées depuis des siècles. Autant pour mon ignorance.
Quoi qu’il en soit, l’essentiel est que soit affirmé à la face des puissants que c’est leur discours qui est une hérésie. Et de réaliser que, non, je ne suis certainement pas seul à m’être senti marginalisé dans des réunions où il n’était question que d’évidences, de calculs et de perte de lien ; à m’être fait moquer pour ne pas vouloir de la guerre ou de la course aux géants ; à vouloir le dépassement de la productivité pour penser la permission d’exister et de contribuer en dehors de toute logique de rentabilité ; à vouloir remettre en cause la volonté de puissance. Non, je ne suis pas seul et, dès lors, nous ne sommes pas seuls.
Pour ce qui nous concerne, nous à qui ces technologies sont vendues avec insistance, nous n’avons pas même à nous opposer au risque de nos vies, contrairement à tous les travailleurs exploités de par le monde ; nous n’avons pas à détruire ou même à vaincre. Pour désarmer le système tout entier, nous avons d’abord besoin de nourrir ce qui nous lie, de « construire la civilisation de l’amour » (n°210). Le système alors suivra. Ce qui requiert, il est vrai, un certain acte de foi.
