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Démanteler la suprématie des géants de la Tech, une interopérabilité à la fois

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Ce texte est une traduction d’un article publié sur Euractiv et accessible ici.

L’interopérabilité permet les échanges entre différents systèmes grâce à un langage commun. C’est elle qui permet l’envoi d’e-mails entre divers services, la connexion des téléphones aux réseaux et l’interaction des applications avec les systèmes d’exploitation. Sans interopérabilité, les acteurs dominants imposent leurs règles sur les marchés en restreignant les connexions à leurs propres systèmes. Cela crée des dynamiques où le gagnant rafle tout, bride l’innovation et concentre le pouvoir entre les mains d’une poignée d’acteurs.

L’Union européenne a été fondée pour empêcher les puissances dominantes de prévaloir sur le bien-être général de la population, car nous savons ce que font les puissances économiques lorsqu’elles s’alignent sur des tyrans politiques. Dans le même temps, les bénéfices de la diversité sont tout aussi évidents.

Cette logique a façonné les politiques de l’Union européenne. Au début des années 2000, l’imposition de l’interopérabilité sur Windows a permis l’émergence d’écosystèmes logiciels concurrents, notamment des navigateurs et des lecteurs multimédias. Avec les réseaux sociaux, les enjeux ont augmenté. Les plateformes en quête de domination ont adopté des modèles fermés et non interopérables pour capturer les effets de réseau. En réponse, des alternatives telles que Mastodon et Bluesky ont exploré des architectures interopérables.

Mais nous faisons face aujourd’hui à une limite: l’UE elle-même définit un réseau social comme une plateforme. Et puisqu’elle cherche à traiter les préjudices causés par les plateformes, elle ne considère pas un réseau social comme un véritable réseau. Cette approche les conçoit comme des systèmes centralisés dont le propriétaire contrôle tout: l’algorithme, l’interface, les fonctionnalités, la modération, le moteur de recherche, le traitement des données, le modèle économique, les relations avec les tiers, etc. Briser le monolithe importe tout autant que de bâtir à ses côtés, car un monolithe emprisonne, attire et exerce une force magnétique.

Année après année, nous prenons conscience de la gravité de cette domination, qui nous rend dangereusement asservis à un groupe de géants technologiques dont les intérêts ne s’alignent pas avec ceux des utilisateurs ou des sociétés européennes. Mais le problème le plus profond n’est pas que ces géants soient américains ; il réside avant tout dans le fait que nos infrastructures numériques reposent sur des points de passage obligés et centralisés. Cette dépendance structurelle est aujourd’hui aggravée par des menaces émanant de la Maison-Blanche, lesquelles imposent un lourd tribut politique et économique à toute tentative de rééquilibrage. Mais ce risque persisterait sous n’importe quel acteur dominant unique, qu’il soit européen ou autre.

Plus fondamentalement, si nous tentons de répliquer le modèle asymétrique de la plateforme pour chaque élément centralisé de nos vies numériques, l’Europe échouera à trouver sa propre voie autonome. Au contraire, l’avenir de l’Europe réside dans un monde fondé sur des protocoles, où chacun peut innover et échanger sans intermédiaires centralisés.

C’est pourquoi, au-delà du déploiement de solutions alternatives et interopérables aux côtés des services dominants actuels, il apparaît nécessaire de remettre en cause la logique qui réduit les réseaux sociaux et notre paysage numérique au seul modèle centralisé de la plateforme. Le risque inverse serait de laisser intacte la suprématie du récit de la plateforme, qui façonne tant les esprits que les habitudes.

À cet égard, notre cadre réglementaire doit être repensé. Mais cela pourrait ne pas se produire pour le moment. Pour l’instant, et dans les limites très restreintes du cadre actuel, cela peut consister à permettre à quiconque de greffer des fonctionnalités sur les plateformes existantes. De telles applications permettent déjà aux utilisateurs d’ajouter de la friction, de supprimer les reels ou de limiter le défilement infini.

Ces applications – comme One Sec – ont été téléchargées par des millions d’utilisateurs, réduisant par deux leur temps d’écran sur les réseaux sociaux. Cependant, le problème est qu’elles manquent d’une véritable interopérabilité, dépendent du bon vouloir des plateformes et doivent contourner les barrières imposées.

C’est pourquoi, l’un des enjeux centraux est de démanteler le monopole que détiennent les plateformes sur les fonctionnalités, non pas en scindant l’entité juridique, mais en ouvrant la structure technique qui rend impossible toute connexion depuis l’extérieur.

À l’opposé des barrières juridiques imposées par les Big Tech, un droit garantissant à chacun de connecter des applications et services tiers sur les réseaux sociaux existants permettrait à tout innovateur de créer des passerelles. Un tel droit servirait un objectif intermédiaire : veiller à ce que les Big Tech ne nous maintiennent pas enfermés dans leurs propres systèmes clos, renforçant ainsi leur pouvoir.

Mais il y a plus. Le défi à venir est de permettre à quiconque de brancher la fonctionnalité, l’application, l’interface ou l’agent qu’il aura lui-même conçu. C’est l’avenir de la personnalisation radicale. Si nous ne voulons pas que cela se produise au seul bénéfice des Big Tech, nous devons concevoir un cadre dédié qui permette notamment à chacun de s’interconnecter avec les réseaux sociaux actuels et futurs.

Dans ce modèle, posséder des plateformes importe moins qu’accéder à des ressources interopérables. Ce qui compte, c’est de disposer de ressources avec lesquelles interagir ou à mettre en partage comme bon nous semble.

Pour le meilleur, nous pourrions alors recommencer à bâtir un modèle de relations sociales fondé sur des protocoles. En fin de compte, cela dessine un paysage fondé sur des ressources hébergées par les utilisateurs ou gérées en communs, une gouvernance démocratique et l’interopérabilité.

Le paradoxe est que, pour l’instant, il faudra peut-être des outils très centralisés comme l’IA pour rendre cette perspective visible, alors même qu’elle exige bien moins : simplement un modèle différent.