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Apocalypse

Tout est révélé. Tout. Tout le monde sait tout sur tout le monde. Pas un compte n’a été épargné. Tout a été rassemblé et rendu accessible sur simple demande à la manière de la boîte mail de Jeffrey Epstein. Vous voulez savoir qui vous a trompé, qui vous a menti, quel secret de famille on vous a caché ? C’est accessible. Vous savez où vous vous situez dans la population. Vous savez ce qu’ont dit les autres de vous. Vous savez tout sur tout le monde. Et tout le monde sait tout sur vous.

Au rythme des percées des modèles d’IA en matière de cybersécurité, il est de plus en plus probable que ce moment de révélation arrive. Que ce soit par là ou par le quantique. Bridget Read ne posait pas une autre question dans le New York Magazine: What If It All Came Out?

Il est difficile de nous y préparer car il est difficile d’anticiper les réactions des uns et des autres. La façon dont aujourd’hui réagit une personne à qui on dévoile un lourd secret n’a rien à voir avec la façon dont on réagira si tout le monde sait tout sur tout le monde. Les choses qui nous paraissent lourdes à porter aujourd’hui paraîtront-elles légères en comparaison avec les grands secrets d’États alors dévoilés ? Les petites roublardises du quotidien s’expliqueront-elles par autant de raisons alors dévoilées au point d’être pardonnées ? Seront-elles minimisées par ce que nous trouverons dans les boîtes des puissants ou des intrigants ?

Si nous savons tout c’est aussi que nous connaissons tous les codes d’accès, que tous les systèmes sont corrompus. Tout ce qui n’est pas physique et qui ne peut être protégé physiquement devient accessible. La bombe nucléaire a besoin d’une clef. Celui qui la garde doit se mettre hors grille. Vous avez des données sur un disque dur ? Elles sont les seules à être préservées. Vous voulez les utiliser, vous devez quitter internet.

Avoir tous les codes d’accès, c’est aussi la possibilité pour quiconque de couper tous les accès numériques. Une hypothèse est alors que ce monde aussi tôt la révélation opérée se déconnecte, que tout devienne accessible et que soudainement plus rien ne le soit, que tout soit débranché. Et c’est aussi la possibilité que plus rien ne puisse être rebranché. Les échanges entre personnes se font en sachant que tout pourra être capturé et partagé. Le monde est mis à nu et finalement c’est peut-être entièrement nus que nous partagerons ce que nous souhaitons partager.

Car nous n’avons pas encore pleinement conscience de ce qu’une information anodyne en apparence peut receler comme secret. Deux points qui se baladent sur une carte disent beaucoup. Sont-ils frères, conjoints, amants ? Tout cela peut être décelé sans même savoir qui ils sont. Des personnes habitent dans tel quartier et gagnent tant de revenu, il est quasiment possible de connaître leur bord politique et leurs lectures, donc leurs idées. Nous recélons tous des informations sur les autres qui peuvent nous sembler anodines mais n’en sont pas. Il m’a écrit à telle heure. Et si son employeur le savait ? Il m’a fait telle recommandation de restaurant. Mais comment connaît-il ce restaurant ? La duplicité est absolument partout. Nous ne pouvons pas l’éviter et c’est même une des clefs de nos sociétés actuelles, entièrement fondées sur la notion de vie privée et de secret. A tous les étages nous vivons dans le secret, dans les affaires intimes comme dans les affaires gouvernementales. C’est un principe de gouvernement. Quel gouvernement est fondé sur la transparence intégrale ? Une cité qui se renferme dans le secret.

Un autre chemin peut être le suivant : des informations très pertinentes nous sont envoyées dès le jour de la révélation et enfin toutes les asymétries d’information sont levées. La promesse vertueuse de la fin de la vie privée est là. Nous savons qui veut quoi et la machine nous montre la ligne droite pour accomplir nos désirs tout en amenant la société entière vers un optimum positif. Cela fait un peu penser à Pluribus, d’une autre manière.

Grâce à un partage exact des activités de chacun et de leur finalité, on peut par exemple savoir que telle personne passe ses journées à corriger les externalités négatives de telle autre personne, et que cette même personne n’a en réalité pas tellement d’activité à valeur ajoutée positive si ce n’est de répondre à telle ou telle pulsion. Le résultat peut alors être pour le bien-être général de leur fournir un revenu universel équivalent pour éviter qu’ils travaillent et fassent autre chose.

Pour quelle activité leur libère-t-on du temps ? C’est à déterminer. Commençons par les activités dont personne ne souhaite à la base, mais dans lesquelles tout le monde se fait prendre par contrainte collective. Et puis, les personnes qui voulaient faire ça mais s’en sont empêchées de par le regard des autres, attendu, se rendront compte qu’en réalité tout le monde s’en fout. Qu’on les aime pour autre chose, ou qu’on s’en désintéresse.

Mais la nouvelle donne de la transparence généralisée aura certainement fait basculer tout le monde dans un autre schéma mental. Notamment en apprenant ce que tout le monde fait pour pas grand-chose et le beaucoup trop d’argent que certains gagnent en ne faisant pas grand-chose.

Est-ce que cela nous conduira à la proposition de Piketty de lisser les revenus de tout le monde à hauteur de 5000 euros par mois ? Probablement pas, mais cela peut mettre beaucoup de gens en situation d’actif non actif à un revenu minimum qui se font du bien et font du bien rien qu’en vivant pour leur plaisir et celui des autres. Et cela peut permettre à ceux qui veulent gagner plus de faire des choses purement bénéfiques. Si on décide de les rémunérer.

Mais tout cela présuppose que la révélation ait engendré une prise de décision collective de cette nature. Ce qui ne peut être possible que si on a fait la preuve des gains que l’on peut en tirer.

Enfin, il y a fort à parier qu’un gain potentiel soit le matching ultime des personnes, non pas en fonction de ce qu’elles affichent sur les applis mais bien de leurs désirs profonds. On parle ici de ce qu’on a déjà appris en lisant le livre Everybody lies et qui se fondait sur les recherches Google des uns et des autres. A la lecture des résultats, il apparaît clairement que nous mentons tous aux sondages et probablement sur ce que nous exprimons en public et en ligne.

Peut-être que la frustration a du bon et que de ne pas répondre à ses pulsions également. Peut-être à l’inverse que vivre avec des personnes avec qui on partage les mêmes envies cachées peut retirer un fardeau énorme des épaules de l’humanité.