X : porte-étendard du pluralisme algorithmique ?

Pour ses abonnés, X a sorti une fonctionnalité que vous pouvez déjà retrouver depuis longtemps sur Bluesky et pour laquelle on a souvent plaidé avec celles et ceux qui ont défendu le pluralisme algorithmique (ping Anne Alombert, Sébastien Soriano, Marc Faddoul, Célia Zolynski et tant d’autres ici dans cette tribune) : pouvoir choisir ce que vous voyez sur les réseaux qui bénéficient de très forts effets de réseau.

Contrôler les idées

L’approche choisie par X est thématique et contrôlée par une entreprise fonctionnant selon un système centralisé et fermé. Les flux seront gérés par une IA maison pour le moins problématique. Donc c’est pour ainsi dire rien par rapport à ce qui peut être exigé pour notre bien à toutes et tous. Mais c’est déjà quelque chose, car cela montre combien, à chaque fois qu’il nous est dit que nos propositions ne sont pas raisonnables, en réalité, elles le sont bien. Le risque est que, si les autorités ne posent pas le cadre pour leur apparition, les plateformes vont s’en saisir pour les dégrader. Comme c’est le cas ici. Cela montre aussi à quel point les décisions d’innover sur telle ou telle plateforme relèvent de l’arbitraire de ces plateformes.

Si bien qu’aujourd’hui nous sommes tous enfermés dans des modèles où seules quelques personnes peuvent décider des idées qui sont bonnes à donner à voir au public.

Sur cette plateforme-ci, c’est exactement la même chose (je pense toujours que c’est une des pires qui existent et après avoir échangé avec certaines personnes, j’ai décidé de m’en servir contre elle au lieu de la boycotter) : la plateforme décide ce que vous voyez, c’est elle qui décide vers quelle conversation vous amener. Et vous ne pouvez pas proposer de fonctionnalités alternatives, comme une fonction de recherche pertinente, par exemple. Ce qui est grave ici, c’est que ce sont toutes nos vies professionnelles et nos carrières qui sont au moins partiellement en jeu, sans compter le fait de savoir comment et sur quoi nous débattons en société.

Il faut se rendre compte qu’aujourd’hui quand vous n’êtes pas vu sur LinkedIn, c’est la décision de LinkedIn. Et c’est LinkedIn qui vous propose ensuite de payer pour être plus vu. C’est-à-dire que le système en place aujourd’hui est conçu pour capter non seulement votre attention, mais aussi votre frustration (la mienne pour commencer) et votre argent. C’est le même principe que pour n’importe quelle industrie du jeu en ligne ou du pari en ligne. C’est fait pour faire cracher au bassinet et il y a un moment où on dit stop, surtout quand des questions d’intérêt public sont en jeu.

Libérer les idées

L’histoire de toutes les techniques qui nous entourent montre la pertinence de ne pas laisser la personne qui contrôle une technologie décider des innovations susceptibles d’être déployées sur celle-ci. Ce n’est pas une atteinte disproportionnée à la liberté d’entreprendre de dire ça. Au contraire, c’est une libération de la capacité du plus grand nombre à agir et à proposer des choses qui iront peut-être davantage dans le sens de l’intérêt général. Je dis peut-être, car, encore une fois, vous avez besoin d’un cadre pour vous en assurer. Le cadre peut être libérateur et bénéfique, oui. C’est peut-être paradoxal à première vue, mais ça fonctionne comme ça dans de nombreux domaines de notre existence.

Et ce n’est pas conforter le pouvoir des Big Tech que de vouloir innover sur la base de leurs créations ; c’est, au contraire, leur prendre le pouvoir qu’elles se sont donné en capitalisant sur nos richesses. Et nous avons toutes les raisons de penser que les capacités d’innover pour enrichir notre environnement informationnel demain seront de plus en plus nombreuses et que la proposition de X est une manière de d’anticiper les demandes qui viendront inéluctablement taper de plus en plus à leur porte. Une porte qu’ils gardent malgré nous fermée à double tour depuis bien trop longtemps.

Journalistes, venez en discuter.

C’est tout l’enjeu de « l’interopérabilité verticale » que nous défendons, en complément d’autres remèdes comme l’interopérabilité horizontale ou la portabilité, dans un rapport qui sortira la semaine prochaine sous la bannière du Future of Tech Institute. Une fois cela dit, c’est ensuite le travail de régulation de construire un environnement dans lequel, justement, des choses vont dans le bon sens. Car il n’y a ni main invisible vertueuse ni technique magique.

Alors que des enquêtes pénales sont ouvertes et que les autorités publiques se mobilisent pour leur autonomie, il est temps de renforcer notre palette de remèdes et d’ajouter l’interopérabilité verticale à la gamme des remèdes envisageables, outre l’interopérabilité horizontale et, bien sûr, la portabilité. Il nous faut reprendre la capacité d’agir sur des structures qui nous ont absolument tout pris dans leur propre intérêt.

S’il y a des journalistes par ici, n’hésitez pas à vous inscrire pour participer au point presse qui sera organisé mardi 28 avril à 15h. La Commission européenne va publier, à la fin de la semaine prochaine, un rapport d’évaluation sur le DMA ainsi qu’un rapport sur l’interopérabilité des réseaux sociaux et le sujet devrait être abordé.

Merci à Hannah Taieb et Jeremie Abiteboul pour le partage. Merci à Florine Auboire, Clara McLinden, Lê Nguyên Hoang, Maria Luisa Stasi et Sebastien Pant pour la discussion que nous aurons la semaine prochaine à ce sujet.