Suis-je valable si je n’ai pas couru le marathon ?

Ephèbe De Marathon

Suis-je valable si je n’ai pas couru le marathon ? C’est sur cette question que s’est terminé notre échange sur France 24 avec Florent Souillot et Gilles Vernet et animé par Pauline Paccard, qui rappelait en fin d’émission la déferlante de contenus de marathoniens postés avant, pendant ou après leur expérience.

D’une exposition à la publicité à une exposition de nous-mêmes

L’économie de l’attention, on en parle depuis des années. De très nombreux ouvrages lui sont dédiés, dont ceux des deux co-invités, et la bibliographie est infinie. Le Conseil national du numérique avait apporté sa pierre avec le rapport Votre attention, s’il vous plaît ! piloté par Anne Alombert (qui a depuis publié divers ouvrages et articles abordant cette question, dont Schizophrénie numérique) et Olga Kokshagina.

Depuis lors, l’engrenage de cette économie n’a cessé d’être décortiqué. La télévision commerciale et beaucoup d’industries sont fondées sur la captation des personnes, de leur attention à leur portefeuille. Pensez seulement aux casinos, aux centres commerciaux, aux sites de paris en ligne, à la nourriture toxique. À chaque fois, nous sommes face à des mécaniques ou architectures qui répondent à un modèle économique et induisent chez nous des comportements.

Dans chacun de ces cas comme sur les réseaux sociaux, on peut tout à fait prendre du plaisir, se rendre la vie plus facile, découvrir, avoir accès à des choses inaccessibles sinon. Mais selon le principe bien connu du bandit manchot, ce ne sera qu’une fois sur dix. Et surtout à l’échelle macro, nous nous y trouvons absorbés, perméables et en situation d’emprise.

Exposés à la publicité, nous exposons notre for intérieur, nous l’ouvrons à l’avalanche émotionnelle du monde entier et du toujours plus. Face à cela, nous sommes tous dépassés. Oui, car c’est un système qui nous dépasse. C’est une question de structure sociale, de modèle économique, d’architecture technologique.

Nous ne sommes pas seuls.

Si nous sommes quasiment tous dans cette situation, c’est bien que ce n’est pas (seulement) le problème de chacun d’entre nous. Dans l’environnement numérique, il ne faudrait pas croire qu’il n’y ait que les réseaux sociaux qui soient concernés par cette histoire. C’est la quasi-totalité de nos systèmes d’exploitation, de nos logiciels qui sont dédiés à nous enfermer entre les mains de quelques-uns. Pensez seulement à cette petite fenêtre qui apparaît sur LinkedIn, qui vous demande si vous êtes sûr de vouloir quitter LinkedIn quand vous cliquez sur un lien vers un site externe dans un post. Pensez à ces réseaux sociaux comme Instagram qui ne permettent pas de publier de liens du tout dans les messages écrits. Pensez aux systèmes d’identification contrôlés par tel ou tel géant. C’est ni plus ni moins une rupture d’avec le monde de l’internet. Et elle se fait à large échelle.

C’est la galaxie des liens entre connaissances et personnes qui est rompue à chaque strate de notre monde technologique et qui opèrent comme autant de trous noirs, des puits gravitationnels faits pour aspirer notre temps, notre argent, nos relations et notre pouvoir de création. Il serait pour le moins regrettable de nous penser chacun de nous, pris isolément, comme les remèdes à des problèmes sont systémiques.

Qui plus est, nous parlons de communication et de représentation. Dès lors, les solutions induisent nécessairement l’autre. Ce qui est d’autant plus vrai si l’on prend en compte la corrélation avec des phénomènes d’isolement, au moins contemporains, aux médias commerciaux.

Immédiatement, quand on est sur son téléphone, la relation à l’autre, y compris celle de l’enfant au parent devant son téléphone, est touchée. À travers la relation de l’enfant immergé devant son téléphone, la solitude se voit compensée ou aggravée. Bref, quel que soit le sens dans lequel on aborde le sujet, il s’agit d’une question relationnelle.

Prendre l’anxiété au sérieux

Hormis le fait de réguler ardemment les plateformes qui exploitent nos vulnérabilités, nous finirons toujours en prise avec les mêmes phénomènes si nous ne répondons pas à la question de savoir ce que nous cherchons dans notre rapport à l’autre et, partant, dans notre rapport à la technologie sociale.

Les anciens nous racontent les après-midis passés à attendre un coup de fil d’un amoureux. Je me souviens de rafraîchir sans cesse ma boîte mail dans la même attente, bien avant l’apparition des réseaux sociaux. Souvent, nous cherchons, à travers ces technologies, le moyen de nous faire du bien ou de répondre à une forme d’inquiétude, et désormais les plateformes jouent dessus. Elles jouent sur ce besoin de validation sociale, ce besoin de validation de notre existence, de l’estime que nous pouvons nous porter, ou le besoin que nous avons de faire porter par l’autre un regard gratifiant et attentionné sur ce que nous sommes. Nous cherchons l’attention de l’autre et c’est finalement notre attention qui se trouve volée.

Ce n’est pas seulement le like sur le réseau qui est concerné ici, c’est aussi le « j’y étais » dans la vie réelle, le « j’ai ressemblé à ça », « j’ai fait ci, j’ai fait ça ». Regardez ce billet que je relayerai probablement sur le réseau de malheur qu’est LinkedIn. Quelle intention heureuse ou malheureuse y mettrai-je ? Oui, nous essayons de véhiculer des idées. Oui, on se reprend par le recours au collectif. Mais il y a forcément du « moi, je ».

Comme si tout ce que nous vivions ne pouvait exister en soi et pour soi et ne devait exister que dans le regard de l’autre. Comme si tout devait exister dans une sorte de mémoire intemporelle ; comme si chaque expérience devait être gravée dans les tablettes de l’humanité et dans la mémoire des temps. Quelle valeur donnons-nous à l’éphémère, à l’immatériel, à l’intangible, à l’indicible ? Ça nous fait peur, les choses qui passent et s’effritent. Il y a un peu de mort là-dedans, mais voyons ce qu’il y a aussi de précieux, d’excitant même dans ces choses qui disparaissent et n’ont existé que pour nous-mêmes, voire en nous-mêmes.

Là où, comme le rappelait Florent Souillot, Jonathan Haidt parle de Génération anxieuse, il nous faut prendre le terme d’anxiété au sérieux. Mais ça ne concerne pas qu’une génération, et ce n’est pas tant avoir une approche médicale du sujet qui nous sortira de l’impasse. C’est un fait généralisé qui soulève une question existentielle. C’est l’humanité qui est saisie dans ses doutes ; doutes qui sont exploités pour nous mettre sur les pires toboggans. Jusqu’à toucher notre capacité à exister tous ensemble.

D’ailleurs, comme le montrent les travaux de Grégoire Darcy, c’est lorsque nous ne nous estimons plus valides que nous nous retrouvons les plus exposés à d’autres récits bardés de fausses informations, qui deviennent autant de recherches d’appartenance ou de modes de rassurance.

C’est pour ça que le lien social est le meilleur et le plus difficile remède aux fausses informations. C’est l’esprit du premier pilier de la stratégie nationale dédiée à la lutte contre les fausses informations d’origine étrangère, dont j’ai eu le plaisir d’être le rapporteur. Alors que le Président annonce une loi dans sa poursuite, il est important de le rappeler.

De la grande ciguë aux grands remèdes

D’ailleurs, l’anxiété tient bien plus au rapport à l’autre qu’au rapport à l’outil. Celui-ci capitalise sur nos dynamiques propres et nous rend, à n’en pas douter, esclaves aux fins de prévalence d’une poignée d’individus sur le commun des mortels. Mais je ne crois pas que nous parlions moins aujourd’hui qu’ »avant ». Il faut se souvenir du silence qui pouvait régner à table, du père derrière son journal, des mères et des enfants silenciés, des non-dits. Tout cela existait et existe toujours et pouvait s’immerger dans la tête des enfants, tout comme aujourd’hui.

Si bien que, lorsque l’on parle de la valeur de l’ennui, j’ai envie de dire que jouir de l’ennui est un luxe que tout le monde ne peut pas s’offrir. Seuls peuvent en profiter ceux qui ont la tête qui n’est pas assaillie par la violence du monde qui les entoure, les silences douloureux ou angoissants, la violence, les dénis et les dénigrements, la drogue, l’alcool, les injures, la précarité, les méfaits. Quand vous êtes plein de tout ça, TikTok devient bien trop facilement une cure fatale.

Face à ces situations multiples qui s’entrecroisent dans une colonisation sans fin de nos êtres, nos moyens de résistance relèvent de différents ordres. Ils passeront par :

  • La contrainte massive de ceux qui capitalisent sur nos faiblesses ; les remèdes sont en régulation et politiques publiques, j’y reviendrai avec un document en cours de finalisation.
  • L’investissement dans nos structures sociales comme jamais auparavant ; j’y reviendrai aussi.
  • Le fait de nous dire à nous-mêmes et entre nous : tu n’as pas besoin, pour être, de soumettre l’autre à la démonstration de ta supériorité.

Après… un marathon en moins de 4h, ça fait toujours plaisir. On va pas se mentir.