Dimanche soir, nous apprenions les résultats des élections municipales. Qu’on les juge bons ou mauvais, ils n’ouvriront probablement pas sur des recours auxquels d’autres résultats auraient pu donner lieu. La voie juridictionnelle ne nous indiquera donc pas si notre édifice juridique est suffisamment robuste pour nous assurer l’équité des prochains scrutins à l’aune des dynamiques algorithmiques des réseaux sociaux. N’y voyez certainement pas un regret, mais un appel à clarifier notre édifice juridique.
Le contrôle de la propagation algorithmique en période électorale
C’est d’ailleurs le sens du propos tenu par le Président de la République à l’attention de la Commission européenne. Comme exposé dans la stratégie nationale contre les manipulations de l’information d’origine étrangère (dont j’ai eu l’honneur d’être le rapporteur), la première chose à faire est de clarifier la possibilité d’agir pour la France et les autres États membres dans le cadre européen. Si nous devons nous inscrire dans une démarche européenne, il n’est pas envisageable de faire de la Commission européenne la gardienne des élections. Dès lors, la solution serait de disposer de moyens d’agir identifiés au niveau européen et activables au niveau national, par exemple en contexte électoral.
Les mesures que nous pourrions envisager viseraient à accroître la transparence sur les dynamiques algorithmiques des plateformes et à éviter de perturber le scrutin par des manœuvres impromptues en période électorale. Nous devrions ainsi disposer d’un nouveau dispositif d’audit des plateformes en période électorale, dont les résultats seraient publics, et qui nous éviterait le détour par Dublin ou Bruxelles. Les opérations pourraient être pilotées depuis la France sous l’égide d’une autorité, existante ou non, qui travaillerait avec les analystes les plus pertinents. Sinon, nous aurons la même incertitude, qui se perpétuera encore et encore. C’est là un chantier à entamer d’ici à la rentrée afin d’avoir un cadre fin prêt pour le début de l’année 2027.
Le fait d’indiquer la tendance algorithmique d’un réseau reviendrait à reconnaître, au moins partiellement, la nature éditoriale de certaines plateformes que nous utilisons. Mais, après tout, nous avons des réseaux sociaux qui, à l’instar de YouTube, se disent être des chaînes de télé (voir encore ici, cette semaine, au sujet des affaires américaines menant à la condamnation des réseaux sociaux pour leurs méfaits). Si bien que je ne vois pas bien ce qui nous en empêche ; au moins, pour les réseaux sociaux qui embarquent une véritable dynamique éditoriale. À ce titre, il faut relever que les affaires américaines en cours nous rapprocheront, peut-être plus vite qu’attendu, de cette qualification.
L’affaire du papy de 2002
Lundi matin, nous apprenions la mort de Lionel Jospin. Le rapport n’est pas évident, me direz-vous, et pourtant. Les débats sur la faveur faite à tel ou tel candidat lors des dernières municipales ne sont pas sans rappeler ceux que nous avions pu avoir en 2002 autour de la promotion par les télévisions de l’époque de ce qui avait été désigné comme l’affaire Papy Voise.
Un vieil homme est agressé chez lui avant le premier tour des présidentielles, alors que la campagne est essentiellement axée sur la sécurité. Évidemment, l’affaire est instrumentalisée et largement promue par les médias audiovisuels. Oui, puisqu’à l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux comme ceux d’aujourd’hui. Et pourtant, c’est désormais un fait largement reconnu, jusqu’à la page Wikipédia dédiée : l’affaire a été beaucoup trop poussée. Des mea culpa ont même été prononcés depuis. Et pour beaucoup, si Lionel Jospin n’a pas atteint le second tour des présidentielles cette année-là, ce n’est certainement pas de ce fait, mais cela a tout de même suffi à se dire : « et si ? ». Puisque, rappelons-le – et j’espère que ma mémoire est bonne là-dessus – son élimination au premier tour s’était jouée à un bulletin par bureau de vote.
Quoi qu’il en soit, vous voyez peut-être où je veux en venir : la question n’est pas numérique, elle relève de l’économie des médias, qui était déjà au cœur de la machine audiovisuelle. Et ce n’est pas disculper les réseaux sociaux que de dire ça. Car mon propos est bien de dire que ce que les médias audiovisuels ont fait, les réseaux sociaux l’ont démultiplié. C’est le sens du propos de Benjamin Bayart (qui me rectifie d’ailleurs sur ce point) dans cette vidéo : ce n’est pas l’économie de l’attention qui rétroagit sur la télévision mais l’inverse.
On prend les mêmes et on recommence ?
Alors que la France s’élance dans une course à la présidentielle à la suite de ces élections municipales, les propos tenus par le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, le soir du second tour de l’élection municipale doivent sonner comme un avertissement : la sécurité sera de nouveau poussée par la droite dans la course à la présidentielle.
Cela doit retenir notre attention, car, sans même se prononcer sur la pertinence du débat à avoir sur ce sujet, ce thème charriera son lot de propos polarisants, ainsi que son lot de propagations algorithmiques, de manipulations de l’information et de disséminations de fausses informations. C’est un thème qui épousera pleinement la dynamique de l’ensemble de notre économie informationnelle, guidée par le principe de la capture de l’attention et de la course à la surenchère. Sans compter que cela expose les électeurs de droite en particulier à une forte perméabilité algorithmique avec des contenus émanant de l’extrême-droite.
Protéger nos services publics de l’économie de l’attention
Au-delà de l’activité d’audit mentionnée plus haut et des conséquences qu’il y a à en tirer en droit électoral, un rôle intéressant pour l’État serait de préserver une sphère d’information en dehors des logiques de l’économie de l’attention. C’est une garantie de la tenue du bon scrutin, c’est la garantie offerte par l’investissement collectif dans le service public audiovisuel. Et c’est pourquoi, à mon sens, nous devons compartimenter la sphère des médias publics, fonctionnant hors du régime de publicité, des logiques des réseaux sociaux.
Car, beaucoup trop souvent, j’ai l’impression que nos émissions du secteur public sont de plus en plus faites pour alimenter les réseaux sociaux et toucher un public qu’elles ne touchent plus, sinon. Cela peut s’entendre, mais la question est de savoir à quel prix. Pour moi, c’est au prix d’une fragmentation du débat en micro-capsules ultra personnalisées qui nuisent à la construction collective et ne font que nourrir le niveau de rancœur de la population envers toute chose. Un effet classique des réseaux sociaux en général, dont se trouvent teintées des productions qui n’ont pas à l’être.

Sortie du réel
Si bien que notre paysage informationnel traditionnel ne reflète plus du tout la réalité. Une illustration assez patente de cela est cette infographie réalisée par Our World in Data, mettant en vis-à-vis les causes de décès aux États-Unis pour l’année 2023 et celles traitées par la presse américaine. La presse vit dans un monde qui n’est pas celui des Américains ou ne le devient que de manière performative. Il y a une déconnexion totale, de par ce fait médiatique ou l’inverse, je ne saurais dire, des sujets abordés en politique. Et, nécessairement, il y a une déconnexion des électeurs, qui, eux, font face aux véritables causes de décès, tandis que le fait électoral s’en détache totalement.

De toute façon, nous aurions tort de penser pouvoir attendre quelque chose de constructif d’un environnement médiatique qui s’inscrit dans une sortie de la réalité et ne sert qu’une logique de divertissement. Eh oui, cela vaut aussi pour le service public quand celui-ci entre dans le jeu des autres médias, comme les réseaux sociaux, ou se pense en termes de parts d’audience.
Cette semaine, dans la revue Esprit, Édouard Gaudot publie un article passionnant et si juste sur la sortie du réel opérée par les médias depuis l’ère berlusconienne. Ce fait me semble d’une importance fondamentale. Nous vivons depuis plus de 30 ans en plein dans « La Société du spectacle » télévisuelle où la politique est faite de fiction. Nous le vivons à un niveau quasiment inégalé aujourd’hui.
À ce sujet, on retombe sur une des thèses de La Télécratie contre la démocratie de Stiegler : le politique cesse d’être politique le jour où il bascule dans ce mécanisme. Sans oublier De la misère symbolique (Merci Anne Alombert de m’aider depuis cinq ans désormais à naviguer dans les œuvres de Stiegler) dont la couverture est un dessin de presse sur la téléréalité.

On ne peut alors s’empêcher de penser aux personnes sacrifiées en chemin, la semaine où Loana a été retrouvée morte.
Voilà tout ce qui résonne quand j’entends également crier contre les deepfakes qui nous feraient perdre le rapport au réel. C’est, selon moi, l’arbre qui cache la forêt, la pointe émergée de l’iceberg ou le dernier symptôme d’un phénomène au long cours. Notre rapport au réel dans l’environnement médiatique se joue bien en amont: à partir du moment où nous sommes pris comme des objets.
Nous sommes plongés dans l’irréel depuis bien longtemps par la machine à propagande commerciale, et les mouvements d’ingérence étrangère s’en servent pour exporter leur rapport au vrai et au faux, et surtout une longue tradition de manipulation des foules. La propagande commerciale a développé une machine qui sert d’infrastructure à la propagande politique des tyrans, la Russie au premier rang.
Dans Z comme Zombie, Iegor Gran nous apprend qu’en Russie la télévision est dénoncée sous le nom de Zombocaisse, c’est-à-dire, en somme, la machine à zombification. En cela, elle se trouve au cœur du dispositif de manipulation domestique du régime russe depuis des décennies. Kolkhoze d’Emmanuel Carrère nous aide à comprendre toute son œuvre (n’oublions pas que le recueil de ses œuvres chez Gallimard s’intitule Vers le Réel), mais surtout à comprendre que ce rapport au réel, pour en faire un irréel, est au cœur du régime communiste soviétique.

Tout comme dans son livre, mais comme dans un très grand nombre de familles, ce régime de contre-vérité – qu’il soit capitaliste ou soviétique, peu importe, les deux se rejoignent – s’inscrit dans la poursuite d’un monde qui cultive l’irréel dans le déni et les non-dits. Il prolonge en cela tous nos tourments familiaux ou intimes faits de mensonges permanents.
Mais plus globalement, cela rejoint notre rapport collectif au monde. Je pense sincèrement que la souffrance dont beaucoup de personnes font l’objet dans le rapport à la crise climatique provient de cette dissonance cognitive.
Une dissonance que le monde de fausses nouvelles, sous lesquelles nous ensevelissent des Trump, des Poutine et tant d’autres, vient lever. En traitant de menteurs les détenteurs d’un savoir scientifique avéré – qui, si on le prenait au sérieux, nous amènerait à changer radicalement notre façon de vivre – Trump nous allège de la dissonance dans laquelle nous baignons. Pour nous mettre la tête dans le mur. N’oublions pas qui a mis la notion de fake news sur le devant de la scène.
Mais comme nous ne nous donnons pas les moyens de plonger dans le réel, dans « la vraie vie » (en prenant acte des constats opérés par la science, par exemple), on cultive l’irréel partout, jusqu’à devenir fous. Et on va de sortie du réel en sortie du réel jusqu’à faire une sortie de route.
La ville, du jeu au je
Pour contrer ce phénomène, il est tout à fait possible de porter des politiques publiques qui nous sortent de cet état de dissonance, comme y invite Édouard Gaudot. De proche en proche, on tombe sur des projets comme celui de développer une ville « à hauteur d’enfants », tel que proposé en 2024 par l’ancien président de la FCPE, aujourd’hui député de Paris, Rodrigo Arenas. On y trouve, entre mille autres choses, cette phrase si importante : « Une ville à hauteur d’enfant [, c’est] une ville qui permet la découverte et la construction de soi. » Et je pense que cela s’applique aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Pour soigner notre rapport au réel dans un monde hautement numérisé, nous devons peut-être penser l’espace public avant même l’espace numérique, même si je suis bien conscient que c’est une relation entre la poule et son l’œuf.
Ce sujet est fondamental. On se souvient d’une tribune de Serge Tisseron publiée en 2022 et intitulée « Où sont passés les enfants des villes ? » Et pas plus tard qu’hier, la BNF accueillait le colloque « Une ville sans enfants ? » avec une bibliographie très étendue. L’événement y est disponible en rediffusion. Y figure notamment une intervention de la présidente du Cafézoïde, le café des enfants, tête de proue du mouvement des cafés des enfants, qui organise notamment des rues aux enfants sur le canal situé en face du café. Je peux en attester : dans ces moments-là, personne, pour ainsi dire, n’est devant son écran ou considéré comme un objet.
Si l’on se penche du côté des politiques liées à l’enfance, rien que ça, les perspectives de politiques publiques sont nombreuses. Car à travers l’enfance, nous retrouvons potentiellement ce rapport au jeu et cette dimension créative de nos êtres. Certes, avec le jeu, on se plonge dans l’imaginaire, donc dans une forme d’irréel, pourrait-on dire. Oui et non. Oui, car l’imaginaire n’est pas la réalité. Non, car l’imaginaire émane de nous. Il nous place en cela en position de créateurs, exprimant une part enfouie de nous-mêmes qui existe bel et bien. L’imaginaire et le jeu nous mettent sur le chemin d’une manière d’être. Ça a dû être déjà dit mille fois en psychologie de comptoir, mais le jeu est le lieu de la fabrique du je. Facile, me direz-vous, mais si nous pensions vraiment le jeu comme un espace où l’on peut s’essayer à beaucoup de choses, y compris se découvrir, encore un double sens ici, alors nous aurions déjà gagné.
Et comme le relayait Katy Perry, puisque nous ne sommes pas à une contradiction près :

