Un remède paradoxal: héberger Anthropic en Europe pour assurer notre liberté logicielle

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Face au risque, que l’on doit pouvoir assumer, de se couper ou de se voir coupés des US, tout le monde invoque la souveraineté technologique sous toutes ses formes. Toutefois, ce concept est compliqué à manipuler tant nous y mettons de choses différentes et surtout de patrimoine politique.

Je pense qu’il faut pouvoir avoir ces débats d’idées et de vision, qui passent par les débats sur les grands mots, mais aussi les dépasser. Il nous faut nous situer sur des concepts très chargés de perceptions pour aller sur des solutions opérationnelles qui nous permettent de libérer les verrous qui enserrent notre liberté.

C’est là qu’héberger Anthropic en Europe peut apparaître comme une solution, tout à fait paradoxale à première vue je l’admets, à notre liberté logicielle. Grâce à ce type d’outils nous pourrions reconstruire beaucoup plus rapidement notre bibliothèque logicielle.

A condition de suivre l’invitation de Cory Doctorow à nous affranchir des droits de propriété intellectuelle qui protègent aujourd’hui les logiciels qui nous sont vendus par l’industrie du logiciel propriétaire. Et Claude ne doit probablement pas y couper s’il veut pouvoir prospérer à l’abri du totalitarisme renaissant aux Etats-Unis.

Sortir par le haut des grands débats sur la souveraineté

En 2024, la Fondation Jean-Jaurès faisait encore ressortir au sujet du terme de souveraineté une différence dans les perceptions qui lui sont associées :

« La différence apparaît surtout sur le jugement du mot souveraineté : la corrélation entre l’autopositionnement gauche-droite et le rapport à la souveraineté est en effet presque parfaite – plus on est à gauche et plus le mot est majoritairement considéré comme négatif, plus on est à droite et plus le mot est massivement considéré comme positif. « 

Aussi, pour moi, juriste de formation, la souveraineté n’est pas un concept applicable au sujet technologique en soi. Comme l’énonçait Thomas Boccon-Gibod dans une analyse récente pour AOC, la souveraineté

« […] consiste à protéger le détenteur d’un pouvoir en affirmant son indépendance complète par rapport à toute autre autorité.

Autrement dit, la souveraineté ne décrit pas un degré positif de puissance. Elle désigne simplement la revendication de détenir le pouvoir en toute indépendance par rapport aux autres puissances. C’est pourquoi la souveraineté a d’abord un visage externe, celui qu’elle tourne vers les puissances extérieures, et qui permet aux puissances souveraines aujourd’hui de se reconnaître les unes les autres, sans autre arbitre qu’elles-mêmes. Sur le plan interne non plus, elle ne désigne pas un quantum de pouvoir supérieur aux autres. Il n’y a pas de sens, pour cette raison, à se demander à partir de quel degré de puissance un pouvoir devient souverain.

Pour la même raison, il n’y a pas de sens à parler de souveraineté sectorielle (par exemple, alimentaire, énergétique, industrielle, ou autre) ; raison pour laquelle on dit que la souveraineté est indivisible. C’est une question de principe, et non de fait : on reconnaît à un pouvoir donné la souveraineté ou on ne la reconnaît pas du tout. […] »

Un cap: la recherche de notre libération, de l’anarchisme au fédiverse

Ce que je vais chercher à titre personnel et professionnel est plutôt notre libération. C’est-à-dire notre capacité à construire un horizon libre sans la recherche de ce pouvoir ultime imposé aux autres, qui n’a pas de sens de toute façon appliqué à un secteur technologique. C’est un poncif de rappeler que nous sommes tous entremêlés dans le paysage technique. Et il n’y a pas de sens à se penser souverain. Tout au plus, comme tout le monde le dit finalement, il s’agit plus de pouvoir choisir nos interdépendances. Certains appelleront ça souveraineté, moi non, j’appelle ça une libération.

Et notre voie pour cela n’est certainement pas la puissance imposée à l’autre. Si l’on devait utiliser des grands mots, notre libération se trouve bien plus selon moi dans des idées comme celle de fédération, au sens anarchiste du terme. Idée que l’on retrouve dans l’essence du Fediverse par exemple pour ce qui concerne nos logiciels et services numériques. Ainsi, nous voyons que la fédération n’est pas le désordre, c’est la « libre association des égaux » inscrite au coeur de tout projet technologique qui se revendique du commun numérique.

« Logiquement, le fédéralisme, poussé à ses dernières conséquences, appliqué non seulement aux divers lieux que les hommes habitent, mais aussi aux diverses fonctions qu’ils remplissent dans la société, portée au commun, à l’association à des fins quelconques, à l’individuel, signifie la même chose qu’anarchie — des unités libres et souveraines qui se fédèrent pour le bien commun. »

[… raisons pour lesquelles le fédéralisme utilisé traditionnellement ne répond pas au problème…]

« D’autre part, nous accepterons la classification des fédéralistes lorsqu’il sera entendu que chaque localité, chaque corporation, chaque association, chaque individu est libre de se fédérer avec qui bon lui semble ou de ne pas se fédérer de quelque manière que ce soit, que chacun est libre de quitter quand bon leur semble la fédération dans laquelle elle est entrée, que la fédération représente une association de forces pour le plus grand bénéfice des associés et qu’elle n’a, dans l’ensemble, rien à imposer aux fédérés isolés, et que chaque groupe comme ainsi que chaque individu ne doit accepter aucune résolution collective plutôt que quand cela lui convient et lui plaît. Mais en ce sens le fédéralisme n’est plus une forme de gouvernement : c’est juste un autre mot pour l’anarchie. »

Les grands mots sont importants. Ils mènent à des grandes idées, nous obligent à poser nos visions et à expliciter de quoi sont faites nos colonnes vertébrales, nos trames intellectuelles et idéologiques, en bref, ce en quoi nous croyons. Tout cela est fondamental.

A un moment, il faut aussi compléter ces échanges par des approches portant sur les solutions que nous pourrions envisager face aux défis qui sont les nôtres. C’est là que les idées opérationnelles, celles qui changent nos vies au quotidien, apparaissent.

Les grandes idées, très importantes, nous servent alors à définir les conditions de réalisation de nos projets. Et au lieu de nous enfermer, nos idéologies nous permettent d’opérer des combinaisons inédites. Comme celle d’héberger Anthropic en Europe pour assurer notre liberté logicielle.

Save the soldat Claude?

Hier, grâce à la gentillesse et au savoir d’Emmanuelle R., j’ai pu comprendre la puissance de Claude d’Anthropic (4.6 + Cowork) dans ses dernières oeuvres (je n’ai aucune action ou compte chez l’entreprise et n’envisage pas à ce jour d’en avoir un).

En voyant ce nouvel environnement de travail, car c’est plus qu’un « modèle », construire une application à partir de nos idées et de beaucoup de savoir-faire d’Emmanuelle, il est apparu ce que certains savent déjà faire en partie avec d’autres services, à savoir construire ou reconstruire des logiciels à partir d’un exemple ou de rien.

C’est en écoutant Emmanuelle décrire ce qu’elle parvenait à faire et en voyant les choses opérer sous mes yeux que je me suis demandé si une solution à nos problèmes pourrait alors être de rapatrier Claude en Europe, à la condition d’en faire un système intégralement libre.

Est-ce que les dirigeants d’Anthropic l’accepteraient? Je ne sais pas. Avec une valorisation de près de 400 milliards, cela a-t-il un sens? Mais qu’est-ce qui a un sens quand on atteint ces niveaux de valorisation?

Cela étant, si je comprends bien, le co-fondateur d’Anthropic n’est pas en excellent termes avec Trump. Ainsi nous pourrions protéger une forme de « résistant ». Il faut le dire vite concernant une entreprise d’IA, mais qui sommes-nous pour juger?

Surtout, nous pourrions alors construire librement sur les évolutions technologiques qu’Anthropic a porté en extrayant, comme toutes les autres IA, les richesses de l’humanité et sans rien lui redonner en retour.

S’affranchir des verrous des Big Tech

En exploitant Claude comme toutes les avancées technologiques d’Anthropic – mêlées, pourquoi pas, à celles d’autres volontaires (Mistral?) – nous pourrions nous affranchir de tous les verrous qui nous enserrent lorsque nous utilisons les logiciels et services des Big Tech et autres entreprises du logiciel propriétaire.

L’avance technologique apparente d’Anthropic est assez impressionnante. Grâce à elle, nous pourrions alors reconstruire notre bibliothèque logicielle existante beaucoup plus rapidement.

Les deux points sont liés. Nous devrions rapatrier Claude en Europe assez rapidement, à la condition d’en assurer la libération, pour conduire un vaste projet de duplicata logiciel dès que possible et aussi longtemps que de besoin.

Ces logiciels dupliqués pourraient être tout aussi libres. Nous pourrions en effet nous affranchir de notre obligation de respecter les droits de propriété intellectuelle dessus comme y invite Cory Doctorow dans son intervention au dernier Chaos Computer Congress.

A la louche, le raisonnement de Cory Doctorow est le suivant: puisque les Etats-Unis ne respectent plus les conditions liées aux droits de douane que les Etats-Unis nous imposaient en échange notamment du respect de leurs droits de propriété intellectuelle contre le jailbreak notamment (cf. directive Copyright), nous n’aurions plus à respecter ces derniers.

Sur la base des logiciels propriétaires dominants d’aujourd’hui, nous pourrions enrichir notre socle de logiciels libres et nous affranchir des limites imposées par leurs créateurs, propriétaires tous puissants. Ce serait autant de gagné pour tout le monde.

Cela exige par contre d’assumer la rupture avec certains. Mais un bon ami vaut mieux que dix mauvais, non?