Après de nombreux échanges avec Joëlle Toledano (qui sont pour moi une source d’inspiration infinie) et en échangeant plus récemment avec Sébastien Broca au sujet de son livre Pris dans la toile, j’en suis venu à une conclusion (intermédiaire ?) quant aux chemins qui s’offraient à nous.
La thèse de l’ouvrage de Sébastien Broca est que les défenseurs des libertés sur Internet ont « participé » à la domination actuelle des big tech.

C’est une thèse que j’ai trouvée pour le moins sévère. Sébastien m’a offert le plaisir de la discussion, qui s’est avérée très fertile. C’est pourquoi il m’a semblé intéressant de reparcourir très sommairement le chemin parcouru pour tenter de tracer des voies pour l’avenir, qui, d’ailleurs, épousent tout à fait la conclusion de l’auteur.

Cultiver la mémoire de ce que l’on pourrait avoir
Ce que je reconnais volontiers, c’est que, même lorsque nous avons gagné, nous ne sommes pas parvenus à empêcher la domination actuelle. On gagne contre Hadopi au Conseil constitutionnel, mais les plateformes maîtrisent l’accès du plus grand nombre à la culture. On sanctuarise la neutralité du net, mais les goulots d’étranglement se multiplient en dehors des réseaux télécoms. On obtient la condamnation de la conservation généralisée des données de connexion, mais rien n’y fait. Etc. etc.
À côté de quoi, il faut reconnaître que les combats passés ont souvent été perdus. Nous avons mis en garde contre les dangers de la centralisation, nous avons des plateformes +++ ; nous avons défendu les réseaux libres, nous avons des réseaux propriétaires ; nous avons défendu la contribution créative, nous avons les droits d’auteur accrochés à la boutonnière.
Mais ce n’est pas faute d’avoir été lucides sur les risques qu’emportaient les logiques de plateforme dès le début. La conférence Minitel 2.0 de Benjamin Bayart reste pour cela déterminante. Il n’y a jamais eu d’illusion sur les risques encourus si on ne luttait pas contre les mécaniques de centralisation du pouvoir dans l’environnement numérique ou au-delà.
Ce que ce regard vers le passé nous apprend, quoi qu’il en soit, c’est que notre situation actuelle n’est en aucun cas une fatalité, elle est le fruit d’une histoire faite de victoires et de pas mal de défaites. Chacun de ces combats, gagnés ou perdus, nous a mis sur un chemin, tantôt contre notre gré, tantôt parce que nous l’avons voulu. S’en souvenir, c’est s’offrir des possibles, des bifurcations pour l’avenir. Car si nous avons pris un chemin à certains moments, que ce soit de bon gré ou malgré nous, rien ne nous empêche de remonter ce chemin jusqu’à la bifurcation manquée et d’en inventer d’autres pour l’avenir. Il ne s’agit alors pas nécessairement d’abolir ce qui existe, mais de prendre les choses sous un autre angle et de leur donner une autre coloration.
À chaque fois que je parle de cette approche du passé pour écrire l’avenir, je cite une journaliste. Alors que nous parlions des personnes qui n’avaient connu que l’environnement numérique dominé par les Big Tech et qui ne pouvaient pas facilement se projeter dans un autre environnement numérique, lui est venue cette formule : « ils n’ont pas la mémoire de ce qu’ils pourraient avoir. » J’ai adoré cette circularité, ce retour dans le passé qui vous projette vers le futur. Plus récemment, un autre journaliste, en dédicaçant sa BD sur la Shoah, écrivait, de la même couleur, les mots « devenir de mémoire ». C’est tout à fait ça.
Mais se souvenir ne suffit pas si on ne tire pas les enseignements du passé et si on ne s’en sert pas pour définir nos façons d’aborder l’avenir. C’est ici que je vois trois perspectives qui se nourrissent les unes les autres. Tout d’abord, il y a des combats, comme ceux pour l’accès universel et un financement contributif à la culture, qui méritent toujours d’être menés. Et ce, d’autant plus que nous avons en face de nous des personnes qui ont pour seule ambition de se nourrir de nos richesses pour s’extraire du monde. Raison pour laquelle, c’est le troisième point, il nous faut mener le combat plus haut, à la source, afin de reconsidérer nos systèmes de pouvoir en général. Sans quoi, nous continuerons toujours de tenter de remonter la rivière, mais sans jamais induire les changements nécessaires.
Des combats passés toujours plus d’actualité
De 1996 à aujourd’hui, nous avons souvent pensé les moments technologiques, la découverte d’internet, le pair-à-pair, les réseaux sociaux, comme des opportunités matérielles, des moments, à partir desquels nous pouvions porter un message sur nos organisations sociales dans leur ensemble. L’exemple le plus topique est peut-être celui de la contribution créative portée si haut par le regretté Philippe Aigrain. Les personnes qui s’inscrivaient dans son sillage partaient du pair-à-pair non pas pour dire qu’à lui seul il allait automatiquement changer le monde, mais pour développer un discours sur le financement et l’accès à la culture de manière générale.
Le discours ne consistait pas à dire qu’Internet allait entraîner une révolution sociétale par lui-même, mais à dire que le pair-à-pair était une invitation à penser le financement et l’accès à la culture de manière différente, et bien au-delà. La dimension sociale et extra-numérique du message s’est diluée au fil du temps, si bien que ce qui risque de rester dans la mémoire collective, c’est que des personnes se sont battues pour la liberté de tout faire sur Internet, en favorisant le jeu des gros poissons. Ce n’est pas le cas. Dès le début, les discours de liberté étaient associés à des projets de déconstruction de schémas sociaux inégalitaires, centralisés et injustes.
Ce combat est toujours d’actualité à l’heure où nous vivons un double standard concernant l’accès aux ressources littéraires et aux articles scientifiques, avec, d’un côté, une faveur énorme accordée aux entreprises d’IA et, de l’autre, des blocages de l’accès à ces mêmes ressources imposés au commun des mortels. Nous devons penser et remettre sur la table une forme de financement contributif et progressif, ainsi que la question de l’accès universel à la culture. Cette question mérite d’autant plus d’être posée que le Parlement européen reste quasi unanimement enfermé dans une vision archaïque du droit d’auteur.

En réponse à ce conservatisme, nous devons repenser la circulation de la richesse financière gravitant autour de la culture ainsi que l’accès à la richesse culturelle. Mais cela n’est pas possible tant que l’on reste dans une forme de primeur accordée à des entités centralisées s’accaparant un pouvoir sur les autres, notamment avec le développement de l’IA. Ce qui nous mène à une situation bien plus catastrophique qu’il y a 30 ans et à des personnes qui cultivent le mythe d’une échappée possible aux limites et aux fatalités de la condition humaine, à condition d’en extraire préalablement toutes les richesses et de provoquer la faillite du commun.
Lutter contre la double extraction
Nous nous trouvons dans une situation où des technologies extractives de nos richesses, l’IA au premier rang, servent l’extraction de certaines personnes au détriment du monde commun. En réponse à cela, nous devons absolument remettre en cause la capacité de quelques milliers de personnes à exercer un pouvoir sur l’ensemble de la population afin de s’en extraire.
Fuir les limites imposées par notre mortalité et par notre vie collective, y compris nos règles de syntaxe (article cité dans TechTrash), est probablement ce qui ressort le plus des volontés des dirigeants de la tech, comme de nombreux dirigeants ou gouvernants, de Trump à Poutine. Nous sommes dans cette situation où des personnes ont décidé de tout simplement faire sécession du monde auquel nous appartenons et c’est avant tout contre cela que nous devons nous battre.
À l’heure des tyrans, les choses sont tellement flagrantes que l’opportunité qui se présente devant nous est de repenser sérieusement nos rapports de pouvoir. Comme beaucoup le constatent désormais, lorsque vous avez une centralisation du pouvoir à outrance, celui-ci vire à la tyrannie, et c’est encore pire lorsque le pouvoir technique rejoint le pouvoir politique. À ce moment-là, nous nous retrouvons dans une situation très compliquée : c’est l’essence même du mouvement No King aux États-Unis qu’il nous faut considérer pour ce qu’il est.
En réaction et en amont des combats que nous devons mener sur les terrains politiques, culturels, urbanistiques ou technologiques, nous devons repenser notre conception du pouvoir et savoir quel pouvoir nous favorisons. Ce qui peut en ressortir, c’est un renversement de la vocation des institutions.
Dans cette perspective, le rôle de l’État doit être de permettre, et non de soumettre. C’est la première révolution à laquelle nous devons procéder : celle de la raison d’être de nos institutions.
Passer du « pouvoir sur » au « pouvoir de »
En ce moment, je suis imprégné par la lecture de Changer le monde sans prendre le pouvoir de John Holloway. En reprenant ses termes, l’objectif est de renverser non pas le pouvoir mais notre conception du pouvoir. La conception dominante du pouvoir est celle d’un pouvoir exercé sur les autres, sur les choses, sur un environnement. C’est un pouvoir sur. Ce qu’il revient à l’inverse de promouvoir, c’est le pouvoir de : le pouvoir de faire, le pouvoir de contribuer, le pouvoir de s’exprimer. Ce qui n’exige finalement rien d’autre que de penser notre devise républicaine de manière pleine et entière pour penser autrement nos architectures de pouvoir et leurs déclinaisons en termes politiques, économiques, techniques et, finalement, comportementaux. Une école, une mairie, un ministère – si tant est qu’ils doivent exister – ne doivent pas avoir d’autre vocation que de renforcer notre pouvoir de.
Sans trop de hasard, je me rends compte que je retombe sur le discours de Sébastien Soriano prononcé lors de son départ de l’Arcep et intitulé « Donner du pouvoir ». C’est la mission que doit se donner toute institution, et c’est peut-être là que se trouve la source de nombreux changements dans le sillage de toutes les réflexions passées autour de la perspective d’« institutions émancipatrices ».
Ce à quoi cette vision invite, c’est à envisager que la mission essentielle de nos institutions soit de créer et de préserver des espaces de décision et de participation en commun. Cela va bien au-delà des enceintes de délibération représentatives comme notre Parlement, ou même des conventions citoyennes aux mains de l’Exécutif. De même, plutôt que de penser l’amélioration par le biais des technologies du système actuel, il s’agit bien plus de mettre sur pied d’autres enceintes de délibération et de construction totalement ouvertes, chargées de la gestion de nos ressources communes.
Là où le monde d’Internet est intéressant, c’est bien plus en ce qu’il nous fournit des illustrations de formes d’organisation susceptibles d’inspirer en dehors du monde d’Internet. Nous avons, dans les différentes enceintes de standardisation technique, par exemple, des précédents qui – sans nous leurrer sur la réalité des rapports de force qui s’y jouent – montrent que c’est possible et, surtout, que les technologies prennent la couleur de leur environnement de naissance : les structures techniques, dont procèdent nos comportements, ont la couleur des cadres institutionnels dont elles émanent. Il y a un continuum entre le cadre d’émergence des technologies, leurs caractéristiques et notre situation. En somme, les chiens ne font pas des chats. Que ce soit par le truchement de la technique ou non, les enceintes de décision démocratiques confèrent en général plus de pouvoir aux individus qu’elles ne les en privent.
Retirer la colle
Travailler sur les architectures de pouvoir et privilégier la voie consistant à faire émerger des techniques dans des environnements respectant les principes du gouvernement des communs constitue un objectif clé. Mais construire ces mondes est bien joli si, face à nous, nous avons une situation où les gens sont toujours englués dans les structures de pouvoir antérieures, par des effets très basiques, d’habitude, et par des contraintes en tous genres, dont il est très difficile de se décoller.
Afin de nous décoller de ces structures de domination, nous devons en changer la nature. Nous devons enlever la colle qui nous fige dans les structures des Big Tech. Ces Big tech engluent toute la société, toutes nos relations sociales, tous nos débats politiques, toutes nos innovations. Tout est empreint de cette colle et nous devons nous en décoller, un peu à la manière des Lego qui dans leur film doivent lutter contre le méchant qui veut coller toutes les pièces entre elles.

C’est pourquoi il nous faut injecter l’équivalent de l’acétone dans ces systèmes pour nous décoller. Cette acétone, elle s’appelle notamment l’interopérabilité, mais elle côtoie toutes sortes de règles que nous pouvons imposer aux plateformes. Pour ce faire, nous ne devons pas penser à la pérennité des business models actuels, mais plutôt à leur fragilisation. Nous ne devons pas cracher sur le travail technique réalisé ; cependant, nous devons lui donner une nouvelle coloration.
C’est là qu’il nous faut adopter une lecture des textes qui nous permette d’agir de manière fédérée, et nous pouvons déjà insérer cette philosophie d’action dans les textes actuels. Pour autant, il nous faut penser une action européenne qui mette en capacité les autorités compétentes des États membres, qui mette la population en capacité d’agir et, là encore, de ne pas être dans une logique de centralisation du pouvoir qui imprègne et caractérise l’action de la Commission européenne aujourd’hui.
En parallèle, nous devons construire ou rejoindre des projets qui répondent aux principes du commun et servent le pouvoir de et non pas le pouvoir sur. Mais si nous ne faisons pas ce travail de nous désengluer, de renverser le pouvoir exercé sur nous par les réseaux sociaux notamment pour reconquérir notre pouvoir d’agir, alors nous pourrons toujours imaginer des paradis, nous ne ferons que les regarder de loin.
