Le rapport Draghi, un rapport pour le passé (2/X)

Cornflakes_in_bowl

Dans un précédent billet, je vous disais en quoi le rapport Draghi était un rapport pour le passé en ce qu’il défendait des idées aussi usitées qu’ineptes, notamment dans le domaine de la régulation des télécoms. De nouveaux retours m’invitent à considérer l’architecture institutionnelle de la régulation. Ce sera pour un autre billet dédié à la fonction d’animateur que doit, selon moi, revêtir un régulateur. Il y en aura encore un autre sur l’omnibus IA qui n’existe, comme les autres omnibus, que parce que le rapport Draghi aura demandé un choc de simplification.

Un rapport sans projet

Pour en venir au sujet du jour, mon point est que le rapport Draghi propose des réponses techniques aux incidences politiques fortes, telles que l’investissement de 800 milliards par an et la stimulation de la productivité pour la croissance et la compétitivité, comme si le projet de société qui les justifiait allait de soi. Or, un tel projet n’a jamais fait l’objet d’un débat politique explicite. Dire que nous voulons construire un monde en paix, plus vert et riche en innovations, comme le rapport le fait, ne suffit pas. Tant que nous n’aurons pas décidé collectivement quel type de société nous voulons – j’y viens ci-dessous –, les États ne pourront pas s’engager sérieusement ni mobiliser l’épargne de leurs citoyens sur un tel plan d’investissement : on demanderait aux responsables publics de répondre à des questions qui n’ont pas encore été posées.

Dans sa préface, Draghi évoque ce phénomène où rien ne se passe et cherche à nous secouer comme un cocotier ou à nous faire boire une eau que nous ne voulons pas boire, nous pauvres mules. Il parle à ce titre de notre procrastination collective faite, selon lui, pour ménager un consensus entre des autruches la tête plantée dans le sable. Et lorsqu’il s’échine, toujours dans sa préface, à dire que l’Union européenne doit soit changer radicalement, soit péricliter, il ne place ce changement que sur le terrain des mesures constitutives d’un marché économique ou d’une activité de défense militaire, sans penser le projet de société en amont. Ce n’est pas son travail, fort heureusement ; cependant, sa responsabilité aurait été de dire qu’il pouvait élaborer un plan, à condition qu’un projet de société soit défini démocratiquement en amont. Ainsi, lorsqu’il s’échine, dans sa préface, à dire que l’Union européenne doit soit changer radicalement, soit péricliter, il devrait renvoyer à la question politique du choix de société et préciser le type de société qu’il sert par son rapport, ce qu’il ne fait pas.

À l’inverse, demander 800 milliards par an pour de l’innovation, de la croissance et de la compétitivité et un monde de paix reste un geste technocratique, presque « archaïque » dans sa manière d’éviter la question politique et d’ouvrir la question de savoir comment construire un monde viable pour les siècles à venir. Comme si, finalement, le monde que l’on voulait demain était celui qui avait prospéré jusque-là. Autant je profite chaque jour de ce monde-là, autant je sais que ça ne va pas tenir longtemps. Et c’est ce qui fait du rapport Draghi un rapport déraisonnable et hors du réel.

Commercialiser les technologies et nos vies avec

Le premier objectif du rapport Draghi est, en clair, de favoriser la commercialisation de technologies de pointe au service de la croissance et de la compétitivité du continent européen. Nous aurions les cerveaux, les inventions, mais pas le capital dont nous avons besoin pour engager le processus de commercialisation et d’enrichissement subséquent. Entendez-moi bien, je suis très loin d’être anti-technologie ; j’y consacre l’essentiel du temps que je passe éveillé. Le problème, pour moi, survient lorsque l’on soumet nos choix technologiques à une perspective de croissance et de compétitivité, et qui plus est sans en avoir débattu au préalable.

Mon plaisir d’usage ou de découverte des technologies est là quand elles servent mon épanouissement, mon désir d’apprendre, ma capacité à faire. Ce n’est pas le cas d’une technologie dont la fin ultime est d’être commercialisée pour créer des mastodontes comme les géants américains. Autant je peux adorer les nouvelles idées et inventions, j’adore en profiter, mais les soumettre à un objectif de croissance plutôt qu’à un objectif d’émancipation nous soumet nécessairement à une quête qui fera de chacun de nous l’objet, et non le sujet, du développement technologique. Cette mutation de sujet à objet se fait par l’essence même de l’acte de commercialisation, qui se traduit soit par l’acte d’achat, et donc par des incitations très fortes en faveur de technologies choisies par d’autres que nous, soit par notre marchandisation. Je comprends bien qu’il faille commercialiser les choses ; je ne suis pas idiot à ce point. Le problème survient quand le moyen devient la fin.

Si ce n’est pas le cas, il faut le dire ; mais c’est précisément l’inverse qui est indiqué dans le rapport. D’ailleurs, je rencontre souvent le même problème avec les personnes qui nous disent qu’il faut davantage de productivité. La plupart du temps, elles ne nous disent pas pour quelle production ou société il nous faut de la productivité. Et lorsqu’elles le font, c’est souvent plus dangereux pour le commun des mortels qu’autre chose.

Comme on le constate sur des têtes d’épingle comme le marché des télécoms déjà mentionné dans le premier billet, on comprend que le rapport Draghi reste focalisé sur le modèle américain, seul modèle de puissance économique alors proche de notre modèle de société actuel. En référence au marché américain, il nous faudrait des entreprises comme les leurs avec des valorisations 10 ou 100 fois plus élevées. On sombre une fois de plus en plein « complexe du cornflakes », sans pour autant souligner tous les choix qui ont conduit à la création de ces géants. Sur quel modèle économique de répartition des richesses se sont construites ces puissances économiques ? Comment considèrent-elles leurs utilisateurs ? Leur comportement prédatoire a-t-il été légal ? Très souvent, nous nous trouvons livrés en pâture à ces entreprises, et le rapport Draghi n’en dit mot. Le plus important est notre compétitivité industrielle, sans dire qu’il s’agit de nous rendre objets et non sujets de nos existences.

Définir un projet de société viable, mode d’emploi

Plutôt que de critiquer uniquement un rapport qui prend les problèmes à l’envers, comment aborder les choses dans l’ordre ? Pour cela, il nous faut nous poser la question de savoir ce qu’est un projet de société ? Un point de départ, très largement inspiré par La société du temps libéré d’André Gorz, peut être notre rapport au temps et à l’espace. Quel rapport au temps et à l’espace voulons-nous ? Cela peut sembler un peu perché, mais c’est un paramètre qui me semble déterminant et rejoint des politiques publiques très concrètes. Comment allouons-nous notre temps et notre espace pour bien nous nourrir, nous déplacer ou encore produire et réparer nos biens matériels, allant de l’habillement aux outils technologiques ? Ces trois domaines ne sont pas choisis au hasard ; ils sont les premiers secteurs de consommation de CO2 qui nous exposent à des risques environnementaux majeurs.

Ainsi, un rapport Draghi pertinent est celui qui commence en disant quelque chose comme : « Notre population devient malade de la nourriture ultra-transformée et ultra-polluante qui lui est servie. Quelle est la société dans laquelle nous nous enrichissons dans tous les sens du terme, sans pour autant nous faire du mal ?  Imaginez un monde où nos supermarchés ne sont pas pleins de nourriture ultra-transformée ; vous videz plus des ¾ des rayons. Et pour y mettre quoi, si nous voulons que ce soit bon ? Beaucoup de choses que nous n’avons pas pensées, qui nous amènent à la question de savoir comment nous faire manger des légumes et de la bonne nourriture qui nuisent le moins possible à la planète, tout en nous enrichissant et en étant socialement justes ? J’aimerais bien un rapport Draghi là-dessus, moi.

Parce que pour atteindre un niveau de plaisir et de bien-être alimentaires généralisés, il faudra faire preuve d’un niveau d’inventivité et d’innovation inégalé jusque-là. Mais comme quelqu’un qui cuisine, en somme, et non comme quelqu’un qui pense la croissance. Et je suis assez confiant. Quand on arrive à faire payer des gens 30 € pour un chou-fleur rôti, je pense qu’il y a des marges de croissance absolument considérables qui s’inscrivent dans l’évolution de nos modes de consommation. À côté de quoi, il faut nous apprendre à nous faire correctement manger en nous faisant plaisir. Il nous faut donc des espaces de cuisine collectifs, du temps pour apprendre tout ça des meilleurs. Et puis, le temps de manger tranquillement. Le temps et l’espace. Ensuite, nous verrons bien de quelle technologie nous aurons besoin pour ça. Ensuite nous verrons quelle productivité rechercher. Ensuite nous verrons dans quel rapport de compétitivité nous engager. Et si votre but dans la vie est de manger de la nourriture ultra-transformée devant une série, je ne juge pas : mon quotidien est souvent bien pire. Mais portons l’objectif sociétal en premier lieu, et voyons ensuite ce que cela implique en termes de technologies. Pas l’inverse.

Déplier les sujets pour donner un sens à notre économie

Ce à quoi nous devons nous livrer comme exercice est celui de remonter le fil des questions pour mettre de côté tous les présupposés. En ce sens, penser notre alimentation induit une autre forme d’agriculture, c’est sûr. Et donc, j’aimerais bien voir, là aussi, le rapport Draghi sur la culture de nos ressources terrestres dans une perspective non industrielle. C’est peut-être plutôt ça qu’il nous faudrait travailler, en y associant un couplet sur l’autonomie alimentaire, pourquoi pas. Ce rapport-là, j’aurais bien aimé qu’Ursula von der Leyen le commande. Peut-être l’a-t-elle déjà commandé d’ailleurs et que je ne l’ai pas vu. Auquel cas, merci de me le signaler.

Et si nous pensons à notre bien-être, nous devons penser aux espaces de jeux, aux temps de jeu, aux espaces de loisirs, et donc à l’espace public, ainsi qu’aux transports, au temps et à l’espace qu’on leur dédie partout dans nos pays, que ce soit en ville ou à la campagne. Et peut-être que ce qui se profile devant nous est une autre forme de société qui consomme beaucoup moins, qui coûte beaucoup moins, qui pourrait être à l’origine d’une croissance économique. Car il y a de la croissance économique dans toutes ces réflexions, si nous le souhaitons ; tout comme il y a de l’autonomie si nous le voulons. Nous avons toutes les terres nécessaires partout en Europe pour penser librement à ces sujets.

C’est une fois que, question après question, nous aurons dessiné la société de nos rêves que nous pourrons ensuite évaluer le besoin d’investissement, et si nous avons besoin de 800 milliards, ou peut-être même plus. C’est à partir du moment où l’on s’est fixé un cap tous ensemble que l’on peut dire aux citoyens de placer leur épargne dans telle ou telle activité économique.

Mais dire qu’il nous faut de la compétitivité, de la croissance et de l’innovation dans l’absolu, ça n’a aucun sens. Il nous faut d’abord fixer les objectifs qui nous permettront de bien vivre, mais de manière détaillée. C’est-à-dire statuer sur l’avenir que l’on se donne dans notre rapport aux vêtements, aux objets, à l’alimentation, aux vacances et au travail.

Nous avons besoin de penser nos espaces, de penser notre temps en lien avec ce que nous ingérons, aussi bien d’un point de vue cognitif que d’un point de vue alimentaire. Qu’est-ce que nous ingérons ? Cela semble ridicule dit comme ça mais cette question-là n’est pas du tout envisagée en amont dans des rapports comme le rapport Draghi, alors même qu’elle n’est autre que celle de la finalité de notre économie et que c’est notre besoin premier. Si bien que nous prenons les choses continuellement dans le désordre et ne trouvons aucun intérêt citoyen en retour. C’est absolument normal.

J’aimerais donc voir un rapport auquel on donnerait autant d’importance, qui tisserait les différents pans d’une vie où nous ne serions pas complètement soumis à une industrie qui veut nous faire manger n’importe quoi et nous empêcher de bouger. À quoi ça ressemblerait, ça ?

Construire la société de la réparation

Si on pense à d’autres domaines, comme le textile ou celui des biens de consommation, alors, à ce moment-là, j’aimerais bien voir à quoi ressemble une Europe qui fait de la réparation l’alpha et l’oméga de son industrie. Combien de temps peut vivre une paire de jeans correctement réparée, revendue, rachetée, puis réparée, puis re-revendue et re-rachetée ? Combien de temps est-ce que nous pouvons prolonger la durée de vie de nos appareils électroniques si nous nous accordons le droit de les réparer ?

Là-dessus, les dernières prises de parole de Cory Doctorow nous encouragent à jailbreaker l’ensemble de nos logiciels et de nos biens électroniques pour se les réapproprier à notre bénéfice et non à celui exclusif de celui qui nous les vend. Penser la réparation et l’appropriation des objets, ainsi que leur modification, est une source énorme de liberté et d’émancipation. Alors, à quoi ça ressemble, une industrie électronique qui induit la réparation dans son processus de fabrication ? Moi, j’aimerais que l’on parte de ces objectifs-là, par exemple, et que l’on évalue ensuite nos recherches et nos innovations à cette aune.

Et ne croyez pas du tout que je tiens là un discours de sobriété ; je déteste ce terme. Ce n’est pas un discours visant au moins ; c’est un discours pour le mieux, et peut-être même davantage de transaction, de croissance économique et de productivité pour ceux qui y tiennent (ce n’est pas mon cas), mais pas avec des choses qui nous asservissent. Ce discours est avant tout un discours qui vise à nous projeter dans un monde où l’on est heureux de ce que l’on apprend à faire et de la vie de tous les jours, et qui sert non pas à orienter l’économie vers notre asservissement, mais vers notre épanouissement. Draghi pourra toujours dire que lui aussi, bien sûr, il vise à ça, mais il ne le dit pas et, surtout, aucun pouvoir politique en amont n’a ouvert le débat à ce niveau. Ce qui rend totalement inopérantes toutes les mesures que nous pourrons proposer en aval.

La mauvaise question de Kissinger

C’est si on se donne les moyens d’agir à cette hauteur d’objectif que l’on pourra peut-être susciter l’engagement des citoyens. Mais encore une fois, ma conception du pouvoir est qu’il faut absolument fuir les institutions qui nous donneraient un cap par elles-mêmes, car bénéficiant d’une forme de légitimité pseudo-démocratique issue de l’élection.

De manière fameuse, Kissinger aurait un jour demandé : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? » pour critiquer son système de gouvernance polyarchique, non abouti, très imparfait et pourtant riche en perspectives. Là encore, croire que la centralisation du point de contact, et donc de la légitimité, est un progrès ou une qualité est problématique si on pense que cela suffit. Un écueil dans lequel tombe, encore une fois, le rapport Draghi, aussi bien en matière de télécoms qu’en matière de capitaux.

Non, le rôle d’une organisation comme l’Union européenne n’est pas tant de centraliser la prise de décision que d’assurer la rencontre et, encore une fois, cette fameuse « libre association des égaux » en vue, par exemple, de la réalisation d’objectifs du même ordre que ceux énoncés plus haut. Que ces objectifs aillent dans un sens ou dans l’autre ne m’appartient pas ; je parle en termes de niveau d’objectifs ici. Ce n’est pas à une institution centralisée de donner le cap. Le rôle des institutions européennes devrait bien plus être de permettre à des entités égales de se donner un cap commun. Et ce n’est pas par la démocratie représentative que l’on y arrive. C’est par cette rencontre et cette conjonction très horizontale des volontés. Ce qui requiert un rôle de facilitateur et d’animateur.

Pourquoi est-ce qu’un programme comme Erasmus a probablement été celui qui, d’un point de vue citoyen, a le plus réussi ? Selon moi, c’est parce que c’est un programme qui favorise la découverte et les rencontres entre les personnes. Il est là le rôle de l’Union européenne, dans le fait de créer un espace commun de la rencontre des personnes et des volontés. C’est le sens de la gouvernance des communs, et c’est une mission que l’Union européenne doit impérativement revendiquer, plutôt que de toujours succomber à la tentation centralisatrice. Et cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’institutions de niveau européen à créer ; la question est de savoir quelle mission on leur assigne. Est-ce qu’elles permettent la prise de décision émanant des populations ou soumettent ces mêmes populations à un cap, à des règles ou à des projets qui n’ont pas de sens pour elles ?

La question institutionnelle devrait être de savoir comment assurer la rencontre des volontés des uns et des autres, plutôt que de dire qu’il faut une institution centralisée pour tel ou tel domaine. S’il y a des entités telles que les institutions européennes qui doivent exister, c’est pour assurer cette rencontre, ce maillage et cette diffusion. Pas pour décider à la place des personnes. C’est probablement là que réside, selon moi, le sens d’une fédération au sens profond du terme. Sans quoi nous retombons dans les mêmes travers que ceux qui ont conduit à la constitution des États, à la construction actuelle de l’Union européenne, avec des avatars comme ce fichu rapport, si éloigné de tout ce qui nous tient à cœur.